Cette étrange année ne se terminera pas comme nous l'avions espéré, avec une grande tablée de fête, entourés de proches, d'enfants et de petits-enfants. La dinde farcie et les croquettes se dégusteront en plus petit comité que d'habitude... Une nouvelle assez dure à avaler, tant la convivialité autour de l'assiette est inscrite profondément dans nos gènes. Dès la préhistoire, les êtres humains ont pris l'habitude de coopérer et de se regrouper autour d'un repas.
...

Cette étrange année ne se terminera pas comme nous l'avions espéré, avec une grande tablée de fête, entourés de proches, d'enfants et de petits-enfants. La dinde farcie et les croquettes se dégusteront en plus petit comité que d'habitude... Une nouvelle assez dure à avaler, tant la convivialité autour de l'assiette est inscrite profondément dans nos gènes. Dès la préhistoire, les êtres humains ont pris l'habitude de coopérer et de se regrouper autour d'un repas. "Le partage des repas dépasse de loin la simple fonction pratique, analyse Charlotte De Backer. Difficile de dire précisément ce qui différencie un repas collectif d'un autre rassemblement, sans boissons ni nourriture. Mais chacun de nous en a l'intuition: quand on se rassemble sans manger, c'est une simple réunion ; il suffit de partager des mets pour que l'événement prenne une autre dimension. Les anthropologues qui cherchent à déterminer à quel groupe appartient telle ou telle personne peuvent en général s'en faire une bonne idée d'après les repas pris ensemble. C'est également vrai dans notre culture, pensez aux kots sur les campus. Les étudiants partagent un logement, mais aussi une cuisine. C'est à partir du moment où on cuisine et mange ensemble que les liens d'amitié se nouent vraiment." Manger ensemble revêt aussi une fonction éducative importante et des études le prouvent: l'activité familiale idéale pour le bien-être des parents comme des enfants ne sont pas tant les balades ou les jeux de société que le partage des repas à la même table. Cela reste le meilleur cadre pour parler, pour échanger et permettre aux jeunes enfants d'acquérir toutes sortes de compétences sociales, comme le fait de partager équitablement, d' attendre son tour, etc. La nourriture occupe donc une fonction sociale de premier plan. Ceux qui observent un régime strict - quelle qu'en soit la raison - s'en sont sans doute déjà rendu compte. Imaginez être le seul végétarien dans une famille d'amateurs de viande... Vous auriez l'impression d'être un extraterrestre! Le fait que nous ne puissions plus aller au restaurant ou nous réunir autour d'une table bien garnie chez l'un ou chez l'autre est ressenti comme un manque terrible pour beaucoup d'entre nous. "Et même lorsque nous pouvions nous voir en petit comité dans des conditions sanitaires assez strictes, ça paraissait un peu bizarre. Ce qu'il y a d'intime à partager un repas, c'est justement ce qui nous est interdit: le plaisir de se servir dans la même casserole ou le même bol de chips! C'est nettement moins convivial de devoir tout servir séparément", remarque Charlotte De Backer. Mais attention! le coronavirus n'a pas que des inconvénients en matière de plaisirs de la table. Un sondage mené par le Pr De Backer montre qu'au sein du foyer, on passe désormais plus de temps ensemble, en cuisine, à préparer les repas, puis à table pour les savourer. On imagine, dès lors, comme il doit être émotionnellement difficile pour ceux qui vivent seuls de ne plus pouvoir témoigner leur affection à des amis autour d'un bon plat de lasagnes faites maison. "C'est un vrai problème, reconnaît Charlotte De Backer. Une enquête menée auprès de personnes âgées montre que les gens qui vivent seuls mangent moins, et de manière moins variée. Si vous les encouragez à aller dans un restaurant social, elles mangeront mieux. Aux Pays-Bas, dans les centres d'hébergement, on veille à décorer les cantines de façon chaleureuse et on sert à table, dans les casseroles. Résultat, les habitués apprécient davantage la nourriture et mangent mieux." Heureusement, il reste possible de se réunir autour d'un apéro ou d'un repas, même sans être physiquement proches. Pendant le premier confinement, qui n'a pas pris part à des apéritifs en ligne? Le pain maison n'a jamais eu autant la cote. Il a suffi qu'un internaute, aux États-Unis, partage son expérience sur les réseaux sociaux pour que tout le monde ait envie de s'y mettre! C'est devenu une expérience partagée. "Même chose en ce qui concerne la vogue vegan et les autres tendances food. Leurs adeptes forment de solides communautés en ligne et bénéficient sur les réseaux d'un soutien qu'ils ne trouvent peut-être pas autrement", souligne Charlotte De Backer. L'ambiance de ce second confinement n'est pas franchement drôle... Selon la spécialiste en communication, nous aurions cruellement besoin de prendre des initiatives en matière d'alimentation. "Préparez un plat mijoté en grande quantité et faites-en profiter vos amis et la famille. Cuisiner pour les autres reste un signe d'amour et de solidarité. Si vos amis et votre famille habitent trop loin pour aller déposer une marmite fumante devant leur porte, replongez dans vos recettes de famille, suggère Charlotte De Backer. Les recettes de famille ont des vertus quasi magiques. Leur odeur et leur saveur suffisent à nous catapulter dans l'enfance. Si plusieurs membres d'une même famille les cuisinent chez eux, c'est une façon de créer du lien. Les jeunes pourront en faire une vidéo et la diffuser sur YouTube. Ainsi, la tradition familiale deviendra virale. Et c'est exactement ce dont nous avons besoin en ce moment: créer du lien de manière positive."