En octobre dernier, l'information avait fait grand bruit dans la presse. À Tournai, une maison de repos a dû fermer ses portes suite à de graves maltraitances envers les résidents: toilettes restreintes, langes souillés rarement changés, punitions envers les résidents, privation de nourriture... Difficile, quand un proche est en maison de repos, de ne pas s'inquiéter en entendant cela! A fortiori quand il s'agit d'une personne fragilisée et dépendante, "placée" par nécessité et souffrant d'une lourde pathologie physique, s'exprimant difficilement ou de façon confuse.
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En octobre dernier, l'information avait fait grand bruit dans la presse. À Tournai, une maison de repos a dû fermer ses portes suite à de graves maltraitances envers les résidents: toilettes restreintes, langes souillés rarement changés, punitions envers les résidents, privation de nourriture... Difficile, quand un proche est en maison de repos, de ne pas s'inquiéter en entendant cela! A fortiori quand il s'agit d'une personne fragilisée et dépendante, "placée" par nécessité et souffrant d'une lourde pathologie physique, s'exprimant difficilement ou de façon confuse. Il est compliqué, pour la famille d'un résident, de connaître exactement ses conditions de vie au quotidien. Avec, parfois, une angoisse sourde face à certains propos ou événements. Comment, par exemple, interpréter les propos d'un parent confus et qui semble se plaindre de mauvais traitements, au détour d'une phrase glissée au milieu de propos incohérents? Ou comment ne pas se poser de question en constatant des hématomes sur son corps, sans savoir en déterminer précisément l'origine? Avant de s'inquiéter, une petite remise en contexte s'impose. C'est que les maisons de repos (MR) et les maisons de repos et de soins (MRS) souffrent d'un déficit d'image important, et sont entachées d'une mauvaise réputation qui est loin d'être toujours justifiée. "Y placer un proche s'accompagne souvent d'un sentiment de culpabilité, on se demande si on a bien fait de mettre son conjoint, son papa ou sa maman dans un tel endroit, reconnaît le Dr Berg, gériatre au CHU de Liège et président de la Société belge de gérontologie et de gériatrie. À force de se poser ces questions, comme on n'est pas sûr soi-même d'avoir fait le bon choix, on surinterprète parfois une information pouvant aller dans le sens d'une maltraitance. Mais si les soins ne sont pas toujours optimalisés en maison de repos (voir encadré ci-contre), ce ne serait pas nécessairement mieux si l'aîné était resté à la maison." Des propos corroborés par Dominique Langhendries, directeur de l'asbl Respect Seniors, l'Agence wallonne de lutte contre la maltraitance des aînés. "Dire que les mauvais traitements sont systématiques en maison de repos serait de la généralisation abusive, tient-il à préciser. Ils existent, certes, mais les situations problématiques sont bien plus fréquentes à domicile qu'en institution. De plus, ce n'est pas parce qu'on est maltraité en MRS que c'est cette dernière qui est responsable: la maltraitance peut aussi se situer au niveau de la famille, avec par exemple une tentative de captation d'héritage..." Les mauvais traitements peuvent par ailleurs prendre de très nombreuses formes: les cas les plus médiatisés ne sont pas spécialement représentatifs de la réalité. "La maltraitance est le plus souvent vue comme physique et volontaire, détaille Dominique Langhendries. Or, elle n'est souvent ni l'une, ni l'autre. Dans les appels que nous recevons, la maltraitance physique est même minoritaire." Autant le dire tout de suite: en MRS, les probabilités qu'un parent soit violenté physiquement, de façon volontaire, existent, mais sont relativement faibles. "Selon notre expérience, la majorité des maltraitances qu'on retrouve en MRS sont dites "institutionnelles ", abonde Amandine Kodeck, directrice de l'asbl bruxelloise Infor-homes, qui propose des services d'écoute et de médiation pour les aînés et leurs familles. Il s'agit de maltraitances inhérentes à la vie en communauté, qui nécessite un certain nombre de règles et d'obligations, difficiles à adapter aux desiderata de chacun et parfois mal vécues." Impossible, par exemple, de laisser le pensionnaire se lever quand il le souhaite, quand la toilette matinale de dizaines de résidents doit être programmée. Certaines décisions peuvent également être ressenties par le pensionnaire comme une maltraitance alors qu'initialement, elles sont considérées comme un "mal nécessaire". à ce titre, le confinement des MRS durant la pandémie peut effectivement s'apparenter à un mauvais traitement. Plus rarement, la maltraitance en MRS peut aussi prendre la forme de négligences ou d'irrespect. Citons ici, entre autres, le non-respect de la personne (personnel qui tutoie le pensionnaire, l'infantilise, lui confisque sa carte d'identité...), le non-respect de ses choix (le pensionnaire ne peut pas choisir ses vêtements, le personnel écoute la famille, plutôt que de demander l'avis du pensionnaire...), ou de son intimité (le personnel rentre dans la chambre sans s'annoncer...). Les négligences concernent le plus souvent des soins insuffisants ou déshumanisés, parfois dus à un manque de personnel ou de formation... "Par contre, la violence interpersonnelle, entre un patient et un membre du personnel spécifiques est plutôt rare, ajoute Amandine Kodeck. Et dans ces cas-là, il y a rarement une victime et un bourreau: les torts sont le plus souvent partagés." À tout cela, il faut ajouter la maltraitance parfois commise par un autre résident: il peut par exemple arriver qu'une personne souffrant de démence se montre agressive ou entreprenante... Toutes ces maltraitances laissent peu ou pas de traces sur le plan physique: il est donc impossible de donner une check-list d'éléments permettant d'objectiver leur réalité. Toute plainte de la part du parent doit cependant être prise en compte: même si un résident noircit parfois le tableau - nombre de personnes dépendantes ont des affects dépressifs, ce qui les incite parfois, elles aussi, à surinterpréter des actes ou des paroles -, une lamentation traduit nécessairement un mal-être. "La première chose à faire est d'essayer d'objectiver ce mal-être, de voir qui est à l'origine du problème (autre résident, famille, personnel...), estime le directeur de Respect Seniors. S'il s'agit du personnel, allez voir le service ou les infirmiers et relatez ce qu'il s'est passé sans porter de jugement initial: il faut chercher à comprendre, sans accuser directement. Un simple dialogue peut parfois mettre en lumière qu'il ne s'agit pas d'une maltraitance, juste d'une incompréhension ou d'une méprise." Au pire, il permettra de mettre le doigt sur un grave dysfonctionnement ou un comportement inapproprié au sein du personnel, mais il pourrait aussi mettre en évidence une éventuelle dépression ou des troubles cognitifs chez le résident. Cette étape est indispensable, même si beaucoup de familles ou de résidents n'osent pas mettre le sujet sur le tapis, par peur des représailles ou de recevoir un préavis. "Pourtant, j'insiste, il faut en parler, abonde le Dr Berg. On ne perd jamais son temps à essayer de comprendre pourquoi il y a eu un tel acte, de tels propos." Si la crainte est trop forte, ou en cas de doutes fondés sur la réalité d'une maltraitance, il est souvent utile de faire appel à une personne de confiance au sein de l'établissement (médecin traitant, membre du personnel avec qui le résident a une affinité particulière...) ou à des associations (voir encadré), pour jouer les médiateurs, savoir où porter plainte ou entamer une réflexion sur les modes de fonctionnement de l'institution. Mais quid si le parent souffre de démence ou n'est plus en état de s'expliquer? Des études ont montré que même une personne démente garde une potentialité à comprendre ou à s'exprimer. "Il est toujours intéressant d'écouter ce qu'elle dit, même si c'est incohérent, explique le Dr Berg. C'est généralement suffisant pour distinguer s'il est joyeux ou au contraire anxieux. De même, un changement soudain de comportement (mutisme, agressivité, repli...) est signe que quelque chose cloche. Ce n'est pas nécessairement signe de maltraitance, mais il faut essayer de déterminer ce qui ne va pas..." À noter, d'ailleurs, qu'être bien entouré et écouté par sa famille est un facteur protecteur de mauvais traitements en maison de repos... Une donnée reste primordiale dans le cadre d'une suspicion de maltraitance: la confiance envers la maison de repos. "C'est indispensable, assène Amandine Kodeck. Si vous avez essayé de tirer les choses au clair et que la confiance est rompue, il ne faut pas hésiter à envisager d'aller voir ailleurs. Une maison de repos, ce n'est pas une prison, on est libre d'y rentrer, mais aussi d'en partir. Rien ne vous empêche d'essayer de trouver une autre institution, voire une alternative à celle-ci, qui conviendra mieux à votre parent." L'idéal étant bien sûr de travailler en amont, avant l'entrée en maison de repos, en associant votre parent au processus de choix de l'établissement.