Je me souviens de ma mère faisant la queue à la banque pour retirer "l'argent des courses". Ce qui, pour elle, ne représentait pas uniquement une corvée. Vers le 1er du mois, les femmes au foyer, relativement isolées entre leur ménage et le soin aux enfants, en profitaient pour socialiser, alignées devant les guichets tous ouverts. Les employés de l'agence participaient à la conversation. Les gosses finissaient par aller jouer dans l'ombre moderniste des buildings Amelinckx sur le parking du GB attenant. Je ne dis pas que c'était mieux ou moins bien, juste différent.

Puis, sont arrivés, parfois très tard dans certains endroits (on évoque 2009 dans un patelin à deux jets de pierre de la capitale), les distributeurs de billets. Le premier automate belge s'est implanté boulevard Anspach, au centre de Bruxelles. C'était en 1968, l'année où Mai a tout bousculé. Suscitant la méfiance qu'on accorde généralement à la nouveauté et à l'automatisation, ces distributeurs étaient sans doute pourtant bien moins faillibles qu'un humain qui souffre de maux d'estomac et vient de se faire engueuler par son chef.

Aujourd'hui, le liquide disparaît au profit de l'argent dématérialisé qui "sort" de nos cartes ou de nos smartphones.

Une notification me prévient sur mon app bancaire: "Vous avez sorti 200€ en liquide". Je reconnais à la fois le ton donneur de leçons des app santé: "Vous avez fait moins de pas que hier". Et celui, comminatoire, de l'app de la maison: "Fenêtre salle de bains ouverte, alerte." Fliqués, nous sommes. Jusqu'à ce que nous avons de plus tabou: nos sous.

Les agences bancaires, avec leurs employés aux défauts insupportables et aux qualités peu reconnues, sont de moins en moins nombreuses, on le sait. Le raisonnement: peu s'y rendent encore vu que leur ordi fait confortablement le job, 24h/24. Comment ne pas comprendre ça?

Mais voilà que les automates, eux aussi, ferment tout doucement leurs clapets argentés. Ils étaient 8.750 en 2015. Ils sont 4.000 aujourd'hui. Ils seront 2.200 en 2025. Où aller chercher des sous? Car votre médecin ne dispose pas nécessairement d'un lecteur de cartes, il y a les pourboires, le shopping sans carte bancaire pour les drogués du shopping, il y a aussi le sentiment de sécurité que vous donnent 100 vrais euros dans votre portefeuille. Et les gamins qui vous vendent des chocolats pour financer leur voyage scolaire, vous leur avez demandé s'ils prenaient Payconic, vous?

D'après une enquête de la Banque centrale européenne, ce sont les Belges qui râleraient le plus contre la disparition de l'argent concret.

L'autre jour, à la caisse d'un supermarché, une trentenaire triture sa carte de banque. Elle chuchote qu'elle a oublié son code. Mais il apparaît qu'elle ne sait pas non plus où et comment l'insérer. Dans son anorak rouge, elle transpire à grosses gouttes. Elle doit appeler son mari. Il règlera. "Vous pouvez me garder mes paquets?" La caissière acquiesce ; ce n'est pas la première fois... Des gens de tout âge. Non, pas nécessairement pauvres. C'est ce qu'on appelle la fracture numérique. Qui touche pas loin de la moitié des Belges...

Je me souviens de ma mère faisant la queue à la banque pour retirer "l'argent des courses". Ce qui, pour elle, ne représentait pas uniquement une corvée. Vers le 1er du mois, les femmes au foyer, relativement isolées entre leur ménage et le soin aux enfants, en profitaient pour socialiser, alignées devant les guichets tous ouverts. Les employés de l'agence participaient à la conversation. Les gosses finissaient par aller jouer dans l'ombre moderniste des buildings Amelinckx sur le parking du GB attenant. Je ne dis pas que c'était mieux ou moins bien, juste différent. Puis, sont arrivés, parfois très tard dans certains endroits (on évoque 2009 dans un patelin à deux jets de pierre de la capitale), les distributeurs de billets. Le premier automate belge s'est implanté boulevard Anspach, au centre de Bruxelles. C'était en 1968, l'année où Mai a tout bousculé. Suscitant la méfiance qu'on accorde généralement à la nouveauté et à l'automatisation, ces distributeurs étaient sans doute pourtant bien moins faillibles qu'un humain qui souffre de maux d'estomac et vient de se faire engueuler par son chef. Aujourd'hui, le liquide disparaît au profit de l'argent dématérialisé qui "sort" de nos cartes ou de nos smartphones. Une notification me prévient sur mon app bancaire: "Vous avez sorti 200€ en liquide". Je reconnais à la fois le ton donneur de leçons des app santé: "Vous avez fait moins de pas que hier". Et celui, comminatoire, de l'app de la maison: "Fenêtre salle de bains ouverte, alerte." Fliqués, nous sommes. Jusqu'à ce que nous avons de plus tabou: nos sous. Les agences bancaires, avec leurs employés aux défauts insupportables et aux qualités peu reconnues, sont de moins en moins nombreuses, on le sait. Le raisonnement: peu s'y rendent encore vu que leur ordi fait confortablement le job, 24h/24. Comment ne pas comprendre ça? Mais voilà que les automates, eux aussi, ferment tout doucement leurs clapets argentés. Ils étaient 8.750 en 2015. Ils sont 4.000 aujourd'hui. Ils seront 2.200 en 2025. Où aller chercher des sous? Car votre médecin ne dispose pas nécessairement d'un lecteur de cartes, il y a les pourboires, le shopping sans carte bancaire pour les drogués du shopping, il y a aussi le sentiment de sécurité que vous donnent 100 vrais euros dans votre portefeuille. Et les gamins qui vous vendent des chocolats pour financer leur voyage scolaire, vous leur avez demandé s'ils prenaient Payconic, vous? D'après une enquête de la Banque centrale européenne, ce sont les Belges qui râleraient le plus contre la disparition de l'argent concret. L'autre jour, à la caisse d'un supermarché, une trentenaire triture sa carte de banque. Elle chuchote qu'elle a oublié son code. Mais il apparaît qu'elle ne sait pas non plus où et comment l'insérer. Dans son anorak rouge, elle transpire à grosses gouttes. Elle doit appeler son mari. Il règlera. "Vous pouvez me garder mes paquets?" La caissière acquiesce ; ce n'est pas la première fois... Des gens de tout âge. Non, pas nécessairement pauvres. C'est ce qu'on appelle la fracture numérique. Qui touche pas loin de la moitié des Belges...