Diane von Furstenberg vit à New York mais est née à Bruxelles. Nous l'avons rencontrée dans sa ville natale, où elle est venue passer quelques jours dans sa famille. Elle vient également d'être nommée citoyenne d'honneur de la capitale belge.
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Diane von Furstenberg vit à New York mais est née à Bruxelles. Nous l'avons rencontrée dans sa ville natale, où elle est venue passer quelques jours dans sa famille. Elle vient également d'être nommée citoyenne d'honneur de la capitale belge.Avez-vous conservé des liens avec Bruxelles ?Bruxelles, c'est toute mon enfance. Mon frère, ma belle-soeur et mes neveux vivent toujours ici. A mesure qu'on prend de l'âge, on se sent de plus en plus attaché à ses jeunes années. J'ai reçu des prix dans le monde entier, mais être reconnue dans la ville où j'ai vécu enfant, ça a une importance toute particulière.Avez-vous des souvenirs rattachés à un lieu en particulier ?Oui, à mon école, le Lycée Dachsbeck à Ixelles. C'était un grand établissement, avec des murs épais et un immense escalier. Enfant, cela m'a beaucoup impressionnée. Ma mère y a également été élève. Après les cours, j'allais souvent me promener au Bois de la Cambre.Vous avez grandi au sein d'une famille au passé douloureux. Votre mère est une survivante de l'Holocauste.Mon père était un Juif russe. Il est arrivé à Bruxelles pour étudier, à 17 ans. La situation en Russie est devenue telle qu'il n'a pas pu retourner dans son pays. Ma mère était juive d'origine grecque mais elle a toujours vécu ici. Pendant la Seconde Guerre mondiale, mon père s'est réfugié en Suisse. Ma mère a été déportée en camp de concentration, où elle est restée quatorze mois. A son retour, elle ne pesait plus que 29 kilos. Mes parents se sont mariés en 1945. Le médecin avait dit à ma mère qu'elle était trop faible pour tomber enceinte. Mais je suis née neuf mois plus tard, le 31 décembre 1946.Vous êtes un bébé miracle...Ma mère était convaincue d'avoir survécu aux camps pour me donner la vie. Ça lui a permis de renaître. J'étais sa résurrection. Elle m'appelait sa lumière. Ce n'est qu'à sa mort que je me suis rendu compte de l'importance qu'elle avait eue pour moi. C'était une force de la nature et elle m'a appris à ne jamais avoir peur, parce que l'angoisse n'est qu'un frein.Vous avez 22 ans lorsque vous arrivez à New York, en jeune épouse du prince Egon von Furstenberg. Un vrai conte de fées. Mais ce n'était pas ce que vous vouliez...Tout est allé très vite. J'avais rencontré Egon à l'université de Genève. En 1969, je me suis retrouvée enceinte et nous nous sommes mariés. J'étais amoureuse d'Egon mais, plus que tout, je souhaitais être indépendante. Avant de me marier, j'avais fait un stage chez Ferretti, une maison de mode italienne. Une fois aux Etats-Unis, j'ai lancé ma propre marque.En 1974, vous lancez la robe portefeuille. Vous souvenez-vous comment c'est venu ?J'avais essayé de tout : la robe T-shirt, la robe polo, la blouse cachecoeur... Je me souviens m'être dit à un moment précis Il faut que je transforme cette blouse en robe. Elle a été remarquée par Vogue et le reste appartient à l'histoire...Pourquoi un tel succès ?Honnêtement, je me le demande encore. Le succès a été immense. Je produisais 25.000 robes portefeuilles par semaine. En 1976, j'en avais vendu 5 millions. Je dis toujours que ce n'est pas moi qui ai fait la robe portefeuille, c'est elle qui m'a faite. C'est elle qui a réglé mes factures et payé les études de mes enfants.On dit aussi que la robe portefeuille était une façon de s'affirmer sociologiquement...Les années 70 ont été une belle décennie pour les femmes, une époque émancipatrice, oui. Les femmes se sont mises à travailler en nombre et la robe portefeuille était faite pour elles : pratique et élégante. Je me sentais moi-même très émancipée. On me considérait comme une figure de proue : mère célibataire, femme d'affaires au succès insolent. C'était ma liberté et je la proclamais haut et fort. A tel point que c'est devenu un exemple de liberté. A l'époque, on était fière de se dire féministe, alors qu'à la génération de mes enfants, ce mot faisait peur. Aujourd'hui, pour mes petites-filles qui ont 19 et 18 ans, je constate que le féminisme est redevenu important. Elles ne comprennent pas comment on peut ne pas l'être.Pourtant une femme aussi émancipée que vous a gardé le nom de son ex-mari.C'était déjà le nom de ma griffe à l'époque. Cela sonnait bien et c'est également le nom que portent mes enfants, qui sont désormais propriétaires de la société. Egon en était très fier. Même quand je me suis remariée, vers l'âge de 50 ans, il m'a poussée à conserver son nom.Aujourd'hui, la marque DVF est célébrissime. Mais ce n'a pas toujours été le cas...Le démarrage n'a pas été facile, surtout parce que DVF avait grandi trop vite. Au début des années 80, nous nous étions trop éloignés de notre ADN. Les affaires ne marchaient plus fort et j'ai tout revendu. Puis, il y a vingt ans, j'ai racheté ma société et on a renoué avec le succès. La vie est ainsi faite, avec des hauts et des bas. Nous devons nous adapter non-stop. Le monde évolue à toute allure. Surtout aujourd'hui, avec la révolution numérique.A cette époque, vous avez eu un cancer...J'ai déjà eu deux cancers. Le premier, il y a vingt-cinq ans. Ce fut un choc mais, en même temps, un enrichissement. Disons que cela ajoute de l'épaisseur à la vie. C'est comme sur la toile d'un peintre : une couleur dont vous ne soupçonniez même pas l'existence s'ajoute. Cela vous confronte à votre propre finitude. Puis, au bout d'un moment, on oublie et on avance. Personnellement, j'ai toujours été consciente de ma condition de mortelle. J'ai choisi l'endroit où je veux être enterrée : dans mon jardin de méditation, chez moi au Connecticut. Les gens disent que je suis folle mais cela m'apaise. Je sais que la mort est au bout du chemin, alors autant regarder les choses en face.Etes-vous également capable de regarder la vieillesse en face ?Mais prendre de l'âge, c'est la preuve qu'on est bien vivant ! C'est un énorme privilège. Pour moi, la chirurgie esthétique s'apparente à un manque de respect envers soi-même. Cela revient à nier toute une partie de son vécu. Quand je dis mon âge (72 ans), j'ai du mal à y croire. C'est pourtant vrai. Mon visage et mon corps ont changé, certes, et ça c'est peut-être moins agréable. Mais, cela dit, le fait de vieillir a aussi des côtés positifs. J'ai vu mes enfants grandir et prendre de l'âge : ils ont aujourd'hui 47 et 48 ans. Et je vois mes petites-filles devenir adultes. C'est génial ! Mes enfants sont ma plus grande fierté, surtout quand je regarde ce qu'ils sont devenus : drôles, gentils, généreux. Et ils ont à leur tour des enfants merveilleux. Ma famille est de loin ce qui compte le plus dans ma vie.Vos enfants sont désormais propriétaires de votre empire de mode. Quel est votre rôle ?Je reste très occupée. Je siège toujours au conseil d'administration et je forme des jeunes stylistes et collaborateurs. La plus grande erreur que nous ayons commise, c'est de nous être éloignés de notre ADN, alors que c'est si important : les nouveaux venus dans l'entreprise doivent s'en imprégner. La femme DVF est une meneuse, une femme d'action qui adopte un look sexy sans que cela semble être un effort. C'est amusant de voir comment la jeune génération s'approprie nos codes. Il y a des choses qui peuvent paraître démodées à mes yeux mais pas du tout aux yeux des jeunes femmes d'aujourd'hui. C'est passionnant.Avez-vous une règle de vie ?La leçon n°l pour tout le monde : vivre en harmonie avec soi-même, sinon cela ne marche pas. J'ai toujours été très honnête et exigeante envers moi-même. Et je suis ma propre meilleur amie.