C'est le genre d'événement dont on se targue : en 2017, le psychiatre et psychanalyste français Serge Tisseron apprend qu'il est élevé au grade de Chevalier de la Légion d'Honneur. L'intéressé, pourtant, ne parvient pas à s'en réjouir. Il éprouve même un sentiment de rejet et une curieuse honte. Mais pourquoi ? Serge Tisseron se lance alors dans une longue introspection qui donnera naissance à un livre, " Mort de honte ", revenant sur tous les secrets et événements qui ont jalonné son existence. En ressassant ses souvenirs d'enfance, il parvient à déterminer la cause de son étrange réaction : elle découle d'événements familiaux lointains dont on ne parlait - au mieux - qu'à demi-mots. " Mes grands-parents ont connu la faillite, la ruine, vécues comme des hontes terribles, explique-t-il. La crise économique qui en était à l'origine les dépassait largement, mais ils en ont retiré le sentiment qu'ils n'avaient pas pu y faire face. "
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C'est le genre d'événement dont on se targue : en 2017, le psychiatre et psychanalyste français Serge Tisseron apprend qu'il est élevé au grade de Chevalier de la Légion d'Honneur. L'intéressé, pourtant, ne parvient pas à s'en réjouir. Il éprouve même un sentiment de rejet et une curieuse honte. Mais pourquoi ? Serge Tisseron se lance alors dans une longue introspection qui donnera naissance à un livre, " Mort de honte ", revenant sur tous les secrets et événements qui ont jalonné son existence. En ressassant ses souvenirs d'enfance, il parvient à déterminer la cause de son étrange réaction : elle découle d'événements familiaux lointains dont on ne parlait - au mieux - qu'à demi-mots. " Mes grands-parents ont connu la faillite, la ruine, vécues comme des hontes terribles, explique-t-il. La crise économique qui en était à l'origine les dépassait largement, mais ils en ont retiré le sentiment qu'ils n'avaient pas pu y faire face. "Une humiliation qui marquera involontairement toute la famille : le psychiatre grandira dans un foyer où la peur de tout perdre était de mise et où on l'on répétait qu'il ne fallait surtout pas se mettre en avant, être trop ambitieux, par crainte d'être stigmatisé par la suite. Une chape de discrétion, une honte transmise d'une génération à l'autre.L'histoire de Serge Tisseron n'est pas unique. Ces événements dont on ne parle pas ou à peine, dont la honte finit par imprégner la sphère familiale et déborde bien souvent au dehors, ne sont pas rares. Ils sont même d'une étonnante diversité. Un membre de la famille disparu ou banni des mémoires. Une déchéance sociale impossible à digérer. Un suicide, une homosexualité refoulée. Un avortement, une histoire d'attouchements ou de violence... " Quand vous êtes frappé par un événement qui vous dépasse, vous avez tendance à penser que vous y êtes pour quelque chose ", détaille le psychiatre. Il en découle un sentiment honteux, une culpabilisation irraisonnée.Bien souvent, les parents transmettent cette honte à leur progéniture sans s'en rendre compte : le silence parental autour d'un événement douloureux, difficile à aborder, est interprété par les enfants comme la preuve qu'il y a quelque chose à cacher. Ces derniers reçoivent la honte en héritage, sans toujours pouvoir bien l'identifier ni connaître son origine. " Or, les blessures de honte qui viennent de l'enfance ne se referment jamais. Quand, à l'âge adulte, vous êtes dans une situation humiliante, votre blessure enfantine va être réactivée et entrer en résonance, ce qui va lui donner une dimension considérable. Si vous n'avez pas appris à gérer vos blessures de honte infantiles, vous risquez de ne pas pouvoir réagir correctement à la honte éprouvée à l'âge adulte. " De quoi déboucher sur des comportements à risque, une auto-exclusion sociale (on se met soi-même en retrait), un sentiment d'indignité...D'où l'importance de briser le " cycle de la honte ", selon Serge Tisseron. " Et pour l'évacuer, il n'y a qu'une solution : il faut en parler (voir encadré). C'est très difficile, car le propre de la honte, c'est d'être gardée secrète : on se tait parce qu'on craint qu'en en parlant, on va être stigmatisé, on va subir une humiliation redoublée, même si l'événement a eu lieu il y a très longtemps. " C'est qu'il n'y a pas de prescription pour la honte. Il suit de penser aux enfants nés d'amours entre une femme et un soldat allemand pendant la guerre. S'ils ne sont plus montrés du doigt, ce qui leur a été imposé un jour n'a jamais totalement disparu. Il est difficile pour beaucoup d'aborder ce chapitre, encore aujourd'hui.La honte peut parfois se maintenir sur plusieurs générations, même si l'événement qui en est à l'origine a disparu des mémoires. " J'aime assez l'image d'un caillou qui tombe dans l'eau, tente Valérie Bomans, psychologue et praticienne en constellation familiale. Le caillou disparaît, mais les ondes sont encore visibles sur l'eau longtemps après. Les gens viennent d'ailleurs rarement me consulter à propos d'un secret : ils consultent parce qu'ils sont trop dépensiers, ont du mal à prendre soin d'eux et à ne pas se mettre en danger, ont peur de voyager... À la première consultation, je fais toujours un génogramme. Une espèce d'arbre généalogique codifié, pour voir d'où viennent les patients. Et en discutant avec eux, on se rend parfois compte qu'il y a un secret là derrière, et qu'il s'accompagne presque toujours d'une certaine honte. "On peut suspecter qu'il existe un secret familial enfoui lorsque des troubles sont partagés par plusieurs membres d'une famille. " Il doit s'agir de troubles allant dans la même direction, suivant un même fil conducteur, poursuit Valérie Bomans. Dans une famille, il y a une certaine loyauté envers les générations qui nous ont précédées, qui va nous pousser à reproduire inconsciemment certaines choses. Je pense à un cas où la personne qui est venue me consulter était très dépensière, dont le père avait des problèmes de jeu... et où on a découvert que le grand-père avait subi une faillite. "Et s'il n'est pas toujours possible d'identifier précisément le secret, le simple fait de se rendre compte de son existence ouvre la possibilité d'en discuter. " Le plus important, c'est de verbaliser que quelque chose n'a pas été dit, estime la psychologue. Si on ne sait pas quoi exactement, on peut le représenter. Cela permet de regarder le problème en face et, à partir de là, de restaurer non pas les faits eux-mêmes, mais plutôt l'âme de la famille. " Parfois, il faudra y ajouter un travail de réparation, un geste symbolique : honorer l'âme de ceux qui ont souffert en allant fleurir leur tombe, écrire une lettre, faire un don ou s'engager dans une association...De quoi apaiser définitivement la honte ? " On ne dépasse jamais complètement ses hontes, répond Serge Tisseron. On apprend à vivre avec au jour le jour. Je continue à craindre qu'on me fasse honte de certaines choses. Mais si ça arrive, désormais, je sais où se trouve la plaie. Et je me défendrai. "