La Poste du village regarde la place centrale nouvellement arborée où, tous les jeudis, s'installe le marché. Comme elle est relativement exiguë, en raison de la situation sanitaire actuelle, seules trois personnes y sont admises en même temps. Les pictogrammes à l'entrée sont bien clairs. On prend donc la file sur le trottoir. File, ou queue pour l'écrire plus correctement, qui s'allonge parfois jusque devant le vieux café resté dans son jus d'époque avec ses châssis qui pèlent et ses relents de bière de la veille, servie dans les règles de l'art, doit-on le préciser. C'est là qu'il faut se rendre si on veut socialiser. Dans le café. Ou dans la file. C'est selon. Pour récupérer un colis, c'est plutôt direction La Poste.

Ce matin-là, à l'intérieur, devant le guichet, il y a seulement une maman et ses filles. Je me plante donc sur le trottoir à 1m50 de la porte vitrée. Me suit, à 1m50, un homme jeune tenant par la main une fillette qui, à vue de nez, est âgée de 4 ou 5 ans. La gamine observe autour d'elle, avec une rigueur qui tient du scientifique à qui on ne le fait pas. Les gens qui passent. Moi. Son papa. Au final, elle lève la tête vers lui et, de cette petite voix accusatrice et perçante d'enfant qu'on entend jusqu'à l'autre bout de la place, lance : "Et pourquoi je n'en ai pas, moi ?" Quoi ? "Un masque !" Parce que tu es trop petite, les enfants ne doivent pas. Le masque n'est obligatoire qu'à partir de 12 ans, continue, didactique, le jeune père masqué. "Ah", admet la petite en guise d'accusé de réception de cette réponse étayée et tout à fait acceptable pour elle.

Une demi-minute plus tard, la porte vitrée s'ouvre sur la maman, un gros colis sous le bras, et ses deux petites filles, 6-7 ans, qui se précipitent dehors, fofolles comme des étourneaux. Elles ont de beaux cheveux blonds, des sandalettes nacrées qui feraient envie à n'importe quelle moins de 6 ans. Celle qui se trouve derrière moi ne voit pourtant qu'une chose. Elles portent des masques. Taillés dans un tissu fleuri. Elles ont droit au masque, elles ! Elle pointe le menton vers son père, le regard noir, sa bouche s'entrouvre annonciatrice d'orage. Je pénètre dans le bureau de Poste ; je ne peux donc pas vous raconter comment le jeune père masqué a rattrapé la sauce, le pauvre, ni s'il y a réussi d'ailleurs.

Le soutien-gorge bonnets AAA. La "vraie" montre reçue pour sa première communion ou autre. Le vélo à deux roues. Le cartable pour aller à l'école. Et si aujourd'hui un des signes marquant qu'on est passé dans le monde des grands était aussi le masque ?

Et si ce petit bout de tissu, qui provoque chez certains de telles velléités de résistance, était aussi devenu le signe qu'on est un humain comme les autres. Ceux qui sortent, ceux qui bougent, ceux qui stressent, ceux qui râlent. Ceux qui restent libres de leurs mouvements malgré tout. J'ai vu dans les yeux de proches en maison de repos un vrai bonheur la première fois qu'ils ont dû l'enfiler. Comme tout le monde. Une vraie leçon.

La Poste du village regarde la place centrale nouvellement arborée où, tous les jeudis, s'installe le marché. Comme elle est relativement exiguë, en raison de la situation sanitaire actuelle, seules trois personnes y sont admises en même temps. Les pictogrammes à l'entrée sont bien clairs. On prend donc la file sur le trottoir. File, ou queue pour l'écrire plus correctement, qui s'allonge parfois jusque devant le vieux café resté dans son jus d'époque avec ses châssis qui pèlent et ses relents de bière de la veille, servie dans les règles de l'art, doit-on le préciser. C'est là qu'il faut se rendre si on veut socialiser. Dans le café. Ou dans la file. C'est selon. Pour récupérer un colis, c'est plutôt direction La Poste. Ce matin-là, à l'intérieur, devant le guichet, il y a seulement une maman et ses filles. Je me plante donc sur le trottoir à 1m50 de la porte vitrée. Me suit, à 1m50, un homme jeune tenant par la main une fillette qui, à vue de nez, est âgée de 4 ou 5 ans. La gamine observe autour d'elle, avec une rigueur qui tient du scientifique à qui on ne le fait pas. Les gens qui passent. Moi. Son papa. Au final, elle lève la tête vers lui et, de cette petite voix accusatrice et perçante d'enfant qu'on entend jusqu'à l'autre bout de la place, lance : "Et pourquoi je n'en ai pas, moi ?" Quoi ? "Un masque !" Parce que tu es trop petite, les enfants ne doivent pas. Le masque n'est obligatoire qu'à partir de 12 ans, continue, didactique, le jeune père masqué. "Ah", admet la petite en guise d'accusé de réception de cette réponse étayée et tout à fait acceptable pour elle. Une demi-minute plus tard, la porte vitrée s'ouvre sur la maman, un gros colis sous le bras, et ses deux petites filles, 6-7 ans, qui se précipitent dehors, fofolles comme des étourneaux. Elles ont de beaux cheveux blonds, des sandalettes nacrées qui feraient envie à n'importe quelle moins de 6 ans. Celle qui se trouve derrière moi ne voit pourtant qu'une chose. Elles portent des masques. Taillés dans un tissu fleuri. Elles ont droit au masque, elles ! Elle pointe le menton vers son père, le regard noir, sa bouche s'entrouvre annonciatrice d'orage. Je pénètre dans le bureau de Poste ; je ne peux donc pas vous raconter comment le jeune père masqué a rattrapé la sauce, le pauvre, ni s'il y a réussi d'ailleurs. Le soutien-gorge bonnets AAA. La "vraie" montre reçue pour sa première communion ou autre. Le vélo à deux roues. Le cartable pour aller à l'école. Et si aujourd'hui un des signes marquant qu'on est passé dans le monde des grands était aussi le masque ? Et si ce petit bout de tissu, qui provoque chez certains de telles velléités de résistance, était aussi devenu le signe qu'on est un humain comme les autres. Ceux qui sortent, ceux qui bougent, ceux qui stressent, ceux qui râlent. Ceux qui restent libres de leurs mouvements malgré tout. J'ai vu dans les yeux de proches en maison de repos un vrai bonheur la première fois qu'ils ont dû l'enfiler. Comme tout le monde. Une vraie leçon.