O ù suis-je? Je suis allongée dans un lit.Près du lit, des écrans aveuglants pris d'assaut par des fourmis. Il fait étouffant. J'ai envie de m'en aller. Mais je ne peux pas bouger. Mes bras et mes jambes sont attachés. Une main glisse sous mon drap. Qu'est-ce que c'est? La main se dirige vers mon ventre et me pique. Ça fait très mal! Je meurs. Au secours!
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O ù suis-je? Je suis allongée dans un lit.Près du lit, des écrans aveuglants pris d'assaut par des fourmis. Il fait étouffant. J'ai envie de m'en aller. Mais je ne peux pas bouger. Mes bras et mes jambes sont attachés. Une main glisse sous mon drap. Qu'est-ce que c'est? La main se dirige vers mon ventre et me pique. Ça fait très mal! Je meurs. Au secours! Une larme roule sur la joue de la femme qui se tient en face de moi. Elle vient de raconter l'expérience qu'elle a vécue aux soins intensifs, où elle a passé plusieurs mois à cause d'une très sérieuse infection. C'est l'un des rares souvenirs qui lui restent de cette période. Heureusement, ce souvenir n'est pas une réminiscence réellement vécue mais une manifestation délirante survenue au plus grave de sa maladie. Certains objets dans sa chambre, sur son lit et à proximité ont nourri ses hallucinations. Les écrans aveuglants près du lit étaient les moniteurs enregistrant ses fonctions vitales. Si elle étouffait de chaleur, c'était à cause d'une fièvre de 40°C. La main sous son drap était celle d'une infirmière qui lui administrait un médicament: dans son délire, la piqûre, une banale injection, avait pris des allures de torture. La réalité se trouvait déformée et vécue tout autrement, à cause du manque d'oxygène, des médicaments et de cet état permanent entre veille et sommeil. Le seul élément véridique dans son récit est le fait qu'elle était attachée. Parfois, les patients délirants ne nous laissent pas le choix. En les attachant au lit, on évite que le goutte à goutte et les cathéters ne soient arrachés ou que le malade ne se blesse en tombant du lit. Je lui explique tout en détail. Elle réalise que rien de tout cela n'est vraiment arrivé, mais elle veut l'entendre de la bouche du médecin, histoire d'être rassurée et de pouvoir passer à autre chose. Car la scène qu'elle décrit revient régulièrement dans son sommeil, comme un cauchemar. Je lui demande si, outre ces mauvais rêves, elle a d'autres problèmes qui pourraient indiquer un syndrome de post-soins-intensifs. Souffre-t-elle également d'insomnies, de faiblesse musculaire, de raideurs articulaires, d'essoufflement, de fatigue ou de troubles de la mémoire? Non, heureusement. La patiente est sur le point de partir. D'un geste brusque, elle se redresse. Physiquement, elle est quasi la même qu'avant. Pendant sa revalidation, elle s'est donnée à 100%. Elle ne souffre d'aucun problème typique du syndrome de post-soins intensifs, sauf ces cauchemars persistants. Mais elle n'a pas l'intention de se laisser envahir. Il suffit qu'elle raconte son histoire, de temps en temps, à ses enfants, à une infirmière ou, comme aujourd'hui, à un médecin. Et c'est tout ce dont elle a besoin.