Un chauffeur routier fait un malaise sur une autoroute. Il a le souffle court et se fait conduire à l'hôpital en ambulance. La communication passe difficilement: l'homme est trop mal pour parvenir à articuler des phrases entières. Il a beaucoup de fièvre et, par moments, est très confus. Entre deux inspirations saccadées, il marmonne quelques mots, à peine compréhensibles. Il parle une langue étrangère, parfois un peu de français ou ce qui y ressemble. Il nous fait signe qu'il doit vomir.
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Un chauffeur routier fait un malaise sur une autoroute. Il a le souffle court et se fait conduire à l'hôpital en ambulance. La communication passe difficilement: l'homme est trop mal pour parvenir à articuler des phrases entières. Il a beaucoup de fièvre et, par moments, est très confus. Entre deux inspirations saccadées, il marmonne quelques mots, à peine compréhensibles. Il parle une langue étrangère, parfois un peu de français ou ce qui y ressemble. Il nous fait signe qu'il doit vomir.Ses vêtements négligés sentent la cigarette. Nous sortons un passeport d'une poche de sa veste. Il s'appelle Victor*, vient d'Europe de l'Est et a 59 ans. La société de transport qui l'emploie est slovaque et injoignable. Assez vite, il apparaît que le routier souffre d'une forme de pneumonie. Le foyer infectieux a déjà atteint les deux poumons. Son souffle se fait de plus en plus court.Victor a le teint cireux et semble au bord de l'épuisement. Nous devons le placer sous assistance respiratoire. Je lui explique qu'il est gravement atteint et qu'on va le plonger dans un sommeil artificiel. Que nous nous faisons du souci pour lui. Il semble comprendre. Dans un moment de lucidité, il nous fait comprendre qu'il désire appeler sa famille. Il réussit à former un numéro sur son GSM, articule quelques mots et me tend son téléphone. Sa femme est en ligne. Heureusement, elle parle un peu le français. Son mari et elle vivent dans une grande ville d'Europe de l'Est. Je lui annonce que la situation est sérieuse et qu'elle doit venir en Belgique le plus vite possible. Elle comprend le message : " J'arrive ", déclare-t-elle d'une voix inquiète mais résolue.Un test rapide nous révèle que l'homme souffre en fait de Legionella pneumophila. Sans doute contractée lors d'une de ses étapes en camion, à travers l'Europe. Pour être contaminé, il suffit d'inhaler des gouttelettes d'eau infectées en utilisant des douches dont l'hygiène laisse à désirer. Mais ce ne sont là que spéculations. Toujours est-il que cette infection à la légionellose peut se frayer un chemin jusqu'aux poumons de manière fulgurante. Je sens mes craintes grandir.Les heures s'éternisent. Nous avons mis Victor sous assistance respiratoire. Mais la situation reste problématique. L'infection et le manque d'oxygénation provoquent une réaction en chaîne. Les autres organes défaillent les uns après les autres : le coeur, les reins... Un cercle vicieux auquel il est difficile d'échapper. A l'extérieur, le trafic nocturne défile sur l'autoroute toute proche. Je pense au routier, et à son épouse qui est en chemin pour le retrouver. Deux êtres en plein flottement : l'homme, entre la vie et la mort, et sa femme, quelque part dans les airs, au-dessus de l'Europe. Qui n'arrivera pas à temps.