Il fut un temps où le carnet de voyage était la norme: les voyageurs, bien moins nombreux qu'aujourd'hui, y notaient leurs impressions et croquaient à la plume les chefs-d'oeuvre croisés en chemin. Et puis vint la photographie, toujours plus perfectionnée. Aujourd'hui, les touristes ont remplacé les voyageurs, le smartphone le lourd appareil photo. Pour figer un souvenir de vacances, il n'y a plus qu'à presser sur un bouton: on en obtient une image lissée, automatiquement corrigée. Une situation que déplore Gaetan Plein, néo-pensionné très actif de 65 ans, en vadrouille aux quatre coins du monde une bonne partie de l'année, quand il ne guide pas des visiteurs dans la région de Spa. "Le problème, c'est que ces photos, qu'on prend par centaines dans un mouvement presque automatique, n'ont plus rien d'authentique, estime-t-il. Dans leur perfection, elles ont perdu toute valeur, et c'est à peine si on les regarde une fois rentré."
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Il fut un temps où le carnet de voyage était la norme: les voyageurs, bien moins nombreux qu'aujourd'hui, y notaient leurs impressions et croquaient à la plume les chefs-d'oeuvre croisés en chemin. Et puis vint la photographie, toujours plus perfectionnée. Aujourd'hui, les touristes ont remplacé les voyageurs, le smartphone le lourd appareil photo. Pour figer un souvenir de vacances, il n'y a plus qu'à presser sur un bouton: on en obtient une image lissée, automatiquement corrigée. Une situation que déplore Gaetan Plein, néo-pensionné très actif de 65 ans, en vadrouille aux quatre coins du monde une bonne partie de l'année, quand il ne guide pas des visiteurs dans la région de Spa. "Le problème, c'est que ces photos, qu'on prend par centaines dans un mouvement presque automatique, n'ont plus rien d'authentique, estime-t-il. Dans leur perfection, elles ont perdu toute valeur, et c'est à peine si on les regarde une fois rentré." En déplacement, pour conserver des souvenirs, le Spadois préfère opter pour le papier, afin d'y coucher quantité de petits dessins naïfs, plein de vie et d'humour. "L'idée, ce n'est pas de faire des oeuvres d'art admirables, mais plutôt des créations à soi, à main levée. De dessiner l'instant. Ce sont des illustrations de coeur." Comme lui, ils sont de plus en plus nombreux à revenir au concept du carnet de voyage lors de leurs pérégrinations. Il faut dire que la démarche, très libre, permet de laisser libre court à toutes ses envies, toutes les fantaisies: collages, dessins au crayon, au bic ou à la plume, aquarelles, calligraphie, poèmes, polaroïds, réflexions philosophiques, pochoir... Tout est permis! "Dans un carnet de voyages, il n'y a pas de règles, si ce n'est celles qu'on se fixe, explique Nicolas Viot, illustrateur organisant régulièrement des ateliers consacrés à cette thématique. Il faut que ça soit spontané, c'est tout. Rien ne vous empêche d'y coller simplement un billet d'entrée d'un musée qui vous a plu, et de l'agrémenter d'un dessin qui déborde dessus, par exemple." Si l'art du carnet de voyage connaît un retour en force ces dernières années, c'est encore plus le cas depuis la crise du covid, qui a donné un salutaire coup de frein à nos vies à cent à l'heure. "Et être sur son carnet de voyage, c'est aussi un peu ça, ajoute le dessinateur. C'est un moment où on est arrêté, posé. Ça permet davantage de profiter du moment présent, de faire attention à son ressenti. Il y a un travail contemplatif, il faut se laisser imprégner, pénétrer par la lumière, l'ambiance. Il faut garder en mémoire un détail furtif pour le retranscrire d'une façon ou d'une autre... Vous êtes là, pas ailleurs." Et pas besoin de partir aux antipodes pour s'adonner à cette activité! Il suffit de trouver un lieu inspirant, parfois juste à côté de son lieu de vie, pour le redécouvrir totalement, avec un nouveau regard. La preuve? La Fondation Folon organise des ateliers d'aquarelles "carnets de voyage", où les élèves réalisent leurs dessins dans la nature, au sein du parc Solvay de La Hulpe. "Nous avons dû étendre l'offre, car leur succès post-covid nous a quelque peu surpris, tout est déjà complet pour cet été, témoigne Donatienne de Vleeschauwer, porte-parole de la fondation. Le public tourne autour des 40-65 ans et est essentiellement féminin, mais nous voyons vraiment passer de tout: des couples, des copines, une grand-mère et sa petite-fille..." Ce qui nous amène à l'un des grands paradoxes du carnet de voyage: celui d'être un art à la fois personnel et collectif. "Dans les ateliers, on oscille entre les moments de partages avec le groupe et les moments avec soi-même, confirme Donatienne de Vleeschauwer. C'est convivial mais quand on se met à croquer, chacun se met dans sa bulle, hyper concentré. Et quand tout le monde a fini, on échange sur les oeuvres, on rigole parfois, mais toujours avec bienveillance." Cette dualité fait mouche: il existe des clubs de carnettistes qui partent ensemble à l'étranger, et même une véritable communauté internationale. Une brève recherche sur internet avec quelques mots-clés ("urban sketcher", "carnettiste", "travel diary"...) peut suffire à trouver d'autres passionnés, sur un forum, pour partager oeuvres et bons plans! Mais le côté convivial se marque aussi pour les voyageurs plus solitaires. "Il suffit de se poser et de commencer à dessiner pour que, systématiquement, quelqu'un vienne se poster derrière votre épaule, sourit Gaetan Plein. Ça crée du lien. Il y a des artistes qui n'aiment pas être dérangés, car ils recherchent la précision, mais ce n'est pas mon cas. Je recherche le contact, j'adore qu'on me pose des questions et, parfois, j'offre un dessin à mon interlocuteur." Reste à oser franchir le pas, pour ceux qui seraient tentés, mais ne savent pas comment se lancer. La première démarche consiste à acheter le matériel adéquat (voir encadré). "Le plus important, c'est de bien choisir son carnet, car vous allez développer un lien fort, presque affectif avec celui-ci, prévient Nicolas Viot. Vous allez y déposer un peu de vous, il faut donc que vous preniez plaisir à le manipuler. Idem pour les outils employés: choisissez ceux dont vous aimez le contact sous les doigts." Une fois parti en voyage, pas d'angoisse de la page blanche à avoir: si vous ne savez pas comment débuter, notez simplement la date, le lieu, les personnes qui vous accompagnent et dessinez, décrivez ce qu'il y a devant vous. "Il suffit de se lancer, et c'est parti! De fil en aiguille l'inspiration viendra." La qualité intrinsèque des oeuvres du carnet ne compte finalement pas tellement, puisque ce sont les notions de plaisir et de souvenir qui importent. Ce qui ne doit pas vous empêcher, si vous le souhaitez, de chercher à vous améliorer ou à vous documenter. Il existe quantité de tutoriels ou de sources d'inspiration sur internet, et des cours/ateliers organisés un peu partout en Belgique. "Mais gardez bien à l'esprit que c'est un art qui peut se contenter de très peu, avant tout basé sur la satisfaction de créer", rappelle Gaetan Plein. Il ne doit pas nécessairement être figuratif, peut être dans la suggestion plus que dans le réalisme, avec des perspectives biscornues, des couleurs fantaisistes, des visages caricaturaux. "En tout cas, rappelez-vous qu'un dessin n'est jamais raté, jamais trop brouillon, tout a une signification. Je me rappelle d'un carnet laissé ouvert dehors, sur lequel un chat était passé. Ses traces de pattes recouvraient l'un des dessins. Elles y ont été laissées. Elles faisaient partie de l'histoire."