A 20 ans, il a dirigé une réserve zoologique en France. A 30 ans, il est parti au Kenya étudier les lions qu'il considère comme ses professeurs de photographie. Plus tard, il s'est lancé dans le fabuleux projet " La Terre vue du ciel " dont le livre est devenu un best-seller mondial. Depuis des décennies, le travail du photographe et réalisateur Yann Arthus-Bertrand témoigne de la beauté naturelle, de la richesse culturelle et de la fragilité de notre planète. Une exposition d'une centaine de photos retrace, à Mons, le parcours du septuagénaire engagé.
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A 20 ans, il a dirigé une réserve zoologique en France. A 30 ans, il est parti au Kenya étudier les lions qu'il considère comme ses professeurs de photographie. Plus tard, il s'est lancé dans le fabuleux projet " La Terre vue du ciel " dont le livre est devenu un best-seller mondial. Depuis des décennies, le travail du photographe et réalisateur Yann Arthus-Bertrand témoigne de la beauté naturelle, de la richesse culturelle et de la fragilité de notre planète. Une exposition d'une centaine de photos retrace, à Mons, le parcours du septuagénaire engagé. L'expo s'intitule " Legacy - l'héritage que nous laissons à nos enfants ". Que leur laisse-t-on ? Un monde où on est beaucoup plus riche, où on vit plus vieux, où moins de gens ont faim - une personne sur neuf contre une sur trois auparavant -, où on est submergé par l'information, les loisirs ; un monde où tout est permis, où on peut jeter 30 % de ce qu'on consomme, où on peut manger de la viande tous les jours alors qu'avant c'était un luxe... Un monde quelque part idéal mais cette façon de vivre est en train de tuer la vie sur Terre. On va vers la 6e extinction de masse. C'est la mort de mes arrières petits-enfants, inimaginable à penser ! Chacun de nous le sait par coeur car c'est tous les jours dans les journaux : le CO2, le plastique dans les océans, la surpêche, la pollution des villes, etc. Et, en même temps, on est incapable de changer notre route puisqu'on est prisonnier de la croissance. On vit dans la banalité du mal... Je suis de cette génération qui espérait que le progrès allait marcher indéfiniment. Aujourd'hui, on franchit la limite ; on est en train de suicider notre civilisation. C'est extrêmement inquiétant, incompréhensible, qu'on soit incapable de réagir. Quelles sont vos attentes par rapport à cette exposition ? Oh vous savez, il y a longtemps que je n'attends plus rien ! Devant ce monde extrêmement compliqué, ce qui est intéressant, c'est de savoir que chacun, dans sa zone d'influence, qu'on soit photographe, boulanger ou encore garagiste, peut réfléchir à sa façon de changer le monde. J'aimerais que les gens le ressentent... Je pense qu'agir rend heureux. Etre acteur du changement permet de donner du sens à sa vie et d'accepter ce qui est en train d'arriver. On ne peut pas être bien dans sa tête si on s'en fout ! Evidemment, on n'est jamais parfait. Je fais partie de cette génération qui a mal fait, très mal fait. J'ai énormément pris l'avion. Je ne veux surtout pas culpabiliser les gens qui le prennent mais moi, en tout cas, je ne veux plus rester dans cette banalité du mal : j'ai arrêté l'avion, je suis végétarien, je mange bio... A nous de décider les limites qu'on veut donner à notre consommation. Pour agir, vous avez notamment créé la Fondation GoodPlanet avec le programme Action Carbone... En quoi consiste-t-il ? Oui et cette fondation est d'ailleurs très active en Belgique. Action Carbone permet de compenser le carbone de sa vie d'une façon solidaire. Par exemple, en prenant l'avion pour un aller-retour New York, vous dépenserez près de 550 litres de kérosène, c'est beaucoup pour une personne ! En compensation, vous pouvez soutenir financièrement la construction de réservoirs à biogaz, en Inde, qui aident des gens à mieux vivre. Comment est venue la décision de ne plus prendre l'avion ? C'est la petite Greta Thunberg ! Je lisais un bouquin sur ses discours dans l'avion qui m'amenait, l'automne dernier, à New York, pendant 24 h, pour y présenter mon film " Woman ". J'ai trouvé que ce voyage était complètement ridicule ! Ca m'a énervé et j'ai décidé de ne plus jamais prendre l'avion. C'est drôle comme il y a des moments où on se dit qu'il faudrait faire plus attention à ci, à ça, et des moments où on devient plus radical... Vous êtes fan de la jeune militante écologiste suédoise ? En tout cas, j'ai énormément d'admiration pour Greta. Elle est magique ! Elle me donne de la réflexion et me fait avoir honte. Elle a compris beaucoup mieux que nous ce qui est en train de se passer. Greta est un peu le miracle que j'attendais. Elle est extrêmement radicale : manger de la viande, c'est mauvais pour l'environnement donc j'arrête ; prendre l'avion, j'arrête... Elle ne cherche pas d'excuses. Greta essaye, elle, d'être dans la banalité du bien. Que pensez-vous des marches des jeunes pour le climat ? Qu'ils ne sont pas encore assez nombreux ! On est capable d'être 1 ou 2 million(s) dans la rue pour l'arrivée de la Coupe du Monde en France mais on n'est que 50 ou 100.000 pour le changement climatique. Donc, le ratio n'est pas le bon... Votre livre " La Terre vue du ciel " remonte à vingt ans. Les photos prises aux mêmes endroits seraient-elles pareilles aujourd'hui ? Oui, oui, je pense que la beauté du monde n'a pas beaucoup changé. La Terre est toujours une oeuvre d'art ! Pourrait-on néanmoins constater certaines dégradations comme la déforestation ? Il faudrait vraiment aller à des endroits précis et puis, avec mes photographies aériennes, je ne suis pas assez haut pour vraiment voir la déforestation. Cela se voit surtout par satellite. Vous savez, il y a encore énormément de forêts dans le monde et ce qui est important, c'est de parler de ce qui reste, pas de ce qu'on a perdu. Quel est l'impact sur votre travail de ne plus parcourir le monde en avion ni en hélicoptère ? J'ai 74 ans, mon métier a été de photographier le monde pendant si longtemps, c'est bon... Désormais, je suis beaucoup plus réalisateur que photographe. Puis, l'impact est limité parce qu'on travaille actuellement sur un film pour lequel on commande des images à des dronistes sur place et cela marche très bien. Vous circulez notamment en train. A quand " La Terre vue du rail " ? Ah oui, je suis obligé de voyager en train, en bateau. On a un projet de partir autour du monde en train, de réflexions, de parler avec un philosophe... mais on verra, on a encore du temps ! Quel est votre plus beau souvenir ? Les trois années passées au Kenya, avec mon épouse Anne, pour étudier le comportement d'une famille de lions dans la réserve du Massaï Mara. Une époque très fondatrice de ma vie... Mes années Daktari où j'avais tout le kit de l'aventurier, la Land Rover, la maison en bois que j'ai construite, les animaux qui passent devant la maison. Vivre en Afrique au milieu des animaux. Le rêve absolu... Votre femme a joué un rôle important dans votre carrière ? Bien sûr. Quand on travaillait sur les lions, je prenais les photos et elle écrivait car je suis très mauvais en écriture. Elle s'occupait des enfants, elle tenait mes comptes, elle me soutenait dans mon travail même quand j'ai dû hypothéquer la maison pour finir mon livre " La Terre vue du ciel ". Un de vos enfants suit-il votre voie ? J'ai trois garçons dont deux que j'ai trouvés tout faits (de son épouse, ndlr) et l'un d'eux, Baptiste, travaille pas mal avec moi. Il est aussi réalisateur. Jusqu'ici, quel est votre cliché préféré ? La photo de mes petits-enfants dans mon portefeuille ! J'en ai six, âgés de quelques mois à 10 ans. Que répondriez-vous à la question posée aux êtres humains du monde entier dans vos films documentaires, à savoir " Quel est votre plus grand rêve " ? J'aimerais bien photographier mes arrières petits-enfants. Ca me suffit ! (rires) Je pense que réussir sa vie professionnelle n'est pas très difficile. Réussir sa vie d'homme est un peu plus compliqué, mais c'est ça qui est important. J'aimerais réussir cette vie d'homme, de grand-père, d'ami... Ma famille m'a beaucoup reproché de peut-être privilégier ma vie professionnelle à ma vie familiale mais bon... C'est comme ça ! Pensez-vous à la retraite ? Non, quel horrible mot ! Vous y pensez, vous ? J'ai un métier génial. Mon travail est pédagogique, c'est un travail d'amour sur la nature. Etre un écolo, c'est aimer les arbres, les poissons, l'air pur, les rivières mais surtout les gens. ça sonne sans doute un peu nunuche mais j'aime bien photographier le bonheur, les gens heureux. L'amour est tellement important aujourd'hui. J'ai envie de dire aux gens, même à ceux que je ne connais pas, que je les aime. Voilà, tout simplement...