Minuit. Je suis de garde aux soins intensifs. Nous vivons des temps apocalyptiques : la pandémie de coronavirus se répand comme une traînée de poudre dans le monde entier. L'hôpital où je travaille est passé en mode urgence. Les opérations non vitales ont été déprogrammées, les congés du personnel annulés et le nombre de lits en soins intensifs augmenté comme jamais auparavant.
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Minuit. Je suis de garde aux soins intensifs. Nous vivons des temps apocalyptiques : la pandémie de coronavirus se répand comme une traînée de poudre dans le monde entier. L'hôpital où je travaille est passé en mode urgence. Les opérations non vitales ont été déprogrammées, les congés du personnel annulés et le nombre de lits en soins intensifs augmenté comme jamais auparavant. Je profite de rares moments plus calmes pour souffler un peu dans ma chambre. J'allume la télé et je mange un morceau. Je repense à l'époque où j'étais encore étudiant dans ma spécialité. C'était en 2003, et l'hôpital universitaire où je travaillais était sur le qui-vive en raison d'un nouveau virus dangereux qui menaçait d'arriver en Europe : un coronavirus provoquant le SRAS, une forme de pneumonie. L'hôpital avait aménagé d'urgence une chambre de confinement spéciale. Mais le SRAS n'est pas arrivé jusque chez nous et la chambre est restée inoccupée. Pendant ma garde de nuit, en tant qu'assistant, je m'en suis servi pour faire de brèves siestes entre deux opérations. Une fois la menace du SRAS éloignée, c'est un peu comme si un étrange sentiment d'immunité s'était développé dans l'inconscient collectif. Sentiment encore renforcé par le fait que le redoutable virus EBOLA ne semble guère décidé à quitter l'Afrique pour envahir l'Occident. Un peu comme on en vient à se convaincre intimement qu'on n'aura jamais le cancer ou une autre maladie grave. Comme si nos sociétés se croyaient à l'abri contre l'invasion des virus exotiques. Non, cela ne m'arrivera pas... jusqu'au moment où ! Comme si nous étions inaccessibles, collectivement. Entre-temps, un virus d'importation fait rage dans notre société, avec une force invisible. Alors que je m'apprête à retourner travailler, je vois avec étonnement à la télévision qu'il y a encore des gens qui font la fête, serrés les uns contre les autres, sous prétexte que les cafés sont fermés. S'agit-il du même sentiment déplacé de toute-puissance ou simplement de stupidité ? Ne se rendent-ils pas compte qu'ils peuvent infecter leurs proches ? Leurs parents, leurs grands-parents ? Qui sait, ils pourraient bientôt se retrouver dans un état critique à l'hôpital...Je ne la souhaite à personne, cette pneumonie bilatérale et tout ce qui l'accompagne : impression d'étouffer, intubation, aide respiratoire et maintien dans un sommeil artificiel pendant des jours. Pour, peut-être, ne plus jamais se réveiller... On m'appelle. Une nouvelle prise en charge. Cette fois, il s'agit d'un patient sans problèmes respiratoires et sans fièvre : ce n'est pas une victime du coronavirus mais un patient souffrant d'autre chose. Car ces patients-là n'ont pas cessé de venir, ils sont aussi nombreux qu'avant.