Quelle influence nos amis ont-ils sur nous ?
Et nous sur eux ? Au niveau de ce que nous pensons ou de ce que nous faisons. Question : jusqu'où peut-on intervenir dans la vie de ses amis ?
Chris est vraiment révoltée. Récemment, elle a confié à sa meilleure qu'elle et son mari avaient décidé, six mois après un refus catégorique, d'autoriser leur fille cadette à sortir le soir.
« C'est n'importe quoi ! » lui a rétorqué son amie, ne manquant pas, au passage, de lui faire une leçon de morale sur l'inconséquence de cette décision. Chris a été tellement surprise par cette réaction que, sur le moment, elle a été incapable de réagir. Une semaine plus tard, quand elle a raconté la scène à ses collègues, ils ont réagi de différentes manières. Certains ne comprenaient pas pourquoi elle s'était sentie agressée (« Ton amie a le droit d'avoir un avis différent du tien, non ? ») alors que d'autres comprenaient sa colère (« Tu as raison, ce n'est pas son problème »). D'autres encore soutenaient qu'elle ne devrait pas s'en faire pour si peu. Finalement, Chris ne sait plus quoi penser... Son amie exercerait-elle une telle influence sur elle ?
Une question d'image de soi
Nos amis exercent sur nous une influence bien plus importante que nous le pensons ou voulons l'admettre. Une étude récente tend même à prouver que nous prenons du poids en même temps que nos amis et que notre bonheur augmente à la mesure du leur. Les conseils d'un ami influencent trois fois plus nos actes d'achat que les plus grandes campagnes publicitaires.
« Pour comprendre cette dynamique, il faut se demander pourquoi nous avons besoin d'amis, analyse le Pr Ignace Glorieux, sociologue à la VUB. Chaque être humain cherche à conforter son identité, l'image qu'il a de lui-même. Surtout auprès des groupes de personnes auxquels il désire appartenir. Que se passe-t-il, par exemple, lorsque nous nous retrouvons dans un groupe que ne nous connaissons pas ? Nous cherchons à établir un contact avec une personne en qui nous nous reconnaissons. Dans un premier temps, nous tiendrons compte d'un critère rapide à identifier, comme le physique, par exemple. Dans un deuxième temps, nous apprécierons le fait que cette personne réagisse positivement à nos propos ou partage nos idées. C'est comme cela que se construit une amitié. »
Un comportement à la carte
Une fois le lien d'amitié tissé, nos amis commencent à exercer une influence sur nous. « Pourquoi les jeunes attachent-ils tant d'importance à leur look, à leurs vêtements ? Tout simplement parce qu'ils souhaitent se fondre dans le groupe. En effet, ils sont à l'âge où on découvre son identité. Au fil des ans, nos opinions et notre personnalité se forment, et nous devenons moins malléables. Nous nous ancrons dans un réseau d'amis et l'image que nous nous faisons de nous-mêmes dépend moins de l'opinion des autres. Nos amis renforcent notre image et nous, la leur. En général, nous partageons certains intérêts communs avec nos amis. Or qu'est-ce qu'un cercle d'amis sinon une collection de personnes qui confortent chacune un aspect de notre identité ? Il y a des amis avec qui on fait du vélo, d'autres avec qui on écoute de la musique...
Et nous adaptons notre comportement en fonction de nos amis : à certains nous racontons volontiers des blagues, alors que nous nous abstiendrons face à d'autres. L'important, c'est de partager une base commune telle que la musique, par exemple, qui suscite des discussions passionnées. Mais si un ami qui partage la même passion que nous critique assez durement nos goûts musicaux, nous serons beaucoup plus affectés par ses remarques que par celles d'un autre qui n'aime pas la musique. En effet, cette critique fragilise une facette de votre identité alors qu'au contraire, nous espérions que notre ami nous conforte dans nos goûts. »
Cette analyse permet de mieux comprendre la réaction de Chris. Elle a, en effet, fait la connaissance de son amie à l'école, leurs enfants fréquentant le même établissement scolaire. Sans doute se sont-elles rapprochées parce qu'elles partagent plus ou moins la même conception de l'éducation. C'est précisément pour cela qu'elle a si mal réagi à la réflexion de son amie. Elle l'aurait sûrement mieux acceptée de la part d'une autre, qui n'a pas d'enfant, par exemple.
L'angoisse du statut social
« Quelqu'un qui est bien dans sa peau, qui est convaincu du bien fondé de ses décisions ne se sentira pas remis en question par l'opinion de ses amis, affirme le Pr Glorieux. Mais lorsqu'on n'est pas sûr de soi, la critique fait mal, surtout quand elle émane d'une personne à laquelle on s'identifie partiellement.
L'angoisse liée au statut social nous pousse également à nous positionner en permanence vis-à-vis de nos amis. Où vont-ils en vacances ? Quels sont les restaurants tendance qu'ils fréquentent ?... C'est ce qui fait le succès des magazines : les lecteurs piochent dans les tendances auxquelles ils s'identifient, pour se créer un statut social. » Et que penser de ceux veulent la même piscine que leurs voisins ou s'acheter la même voiture ? « C'est différent. Dans le cas d'une véritable amitié, la compétition n'entre pas en ligne de compte. On n'est pas jaloux de ses amis, on se réjouit pour eux. »
Des responsabilités limitées
L'influence exercée par les amis semble plus forte aujourd'hui qu'hier. « L'angoisse du statut social est moins présente dans les cercles plus traditionnels, plus fermés. Avant, dans certains milieux sociaux, il y avait des choses que les femmes ne faisaient pas, point. Cette situation était assez confortable puisque leur responsabilité était limitée. Dans notre société, on part, à tort, du principe qu'on peut obtenir tout ce qu'on veut, à condition de le vouloir et de se battre pour. Le succès vient soit par le talent, soit par le travail. L'absence de succès est considérée comme une preuve d'incompétence ou de manque de volonté. Avant, un diplôme était un gage de succès. C'est encore le cas, mais le mode de vie entre désormais aussi en ligne de compte. Résultat, le manque de réussite est interprété comme un échec personnel. Nous nous jugeons à travers le regard des autres, celui de nos amis et des groupes sociaux auxquels nous voulons appartenir. Ce sont eux qui forment notre cadre de référence. »
Et la famille ?
« La famille est un univers distinct. Rien ne remplace les liens du sang, mais les familles sont plus petites qu'avant et leur influence sur notre mode de vie plus limitée que celle des amis que nous avons choisis. Bien sûr, nous voulons tous bien faire aux yeux de nos parents, de nos frères ou de nos s£urs. Mais leur avis pèse désormais moins dans l'opinion que nous nous faisons de nous-mêmes. »
Trois niveaux d'influenceNous nous plaisons tous à croire que nous posons nos choix en toute indépendance, que nos goûts et nos préférences n'appartiennent qu'à nous. Pourtant, notre apport personnel est fort limité. Nous sommes, en effet, façonnés par l'influence de nos amis, de leurs amis et des amis de leurs amis. C'est du moins ce qu'affirment Nicholas A. Christakis, professeur de sociologie à Harvard, et son collègue de sciences politiques, James H. Fowler, dans leur ouvrage Connected ! The surprising power of social networks and how they shape our lives (éd. Hachette Book Group USA - 19,95 euro, pas encore traduit en français). Les amis de nos amis de nos amis. Les auteurs se sont penchés sur le lien entre nos comportements et nos réseaux. Ils sont arrivés à la conclusion que nous sommes influencés par nos amis jusqu'au 3e degré. En clair, nos amis nous influencent mais aussi les amis de nos amis et même les amis des amis de nos amis. Soit des gens que nous n'avons parfois jamais vus ou auxquels nous n'avons jamais parlé. Un exemple ? Avoir un ami qui fume augmente nos risques de fumer de 61 %. Si des amis de cet ami fument, nos risques augmentent encore de 29 % et de 11 % si des amis de ces amis fument. Au-delà, en ce qui concerne les amis des amis des amis de nos amis - ouf ! - on ne constate heureusement plus d'influence. Une réaction en chaîne qui se produit à différents niveaux : bonheur, solitude, dépression, boisson et surpoids. Nicholas A. Christakis et James H. Fowler démontrent que tous les comportements ne se répandent pas de la même manière, ni dans la même mesure. Les sentiments tels que la solitude, le bonheur et la dépression sont fortement influencés par la proximité physique, tandis que d'autres comportements ou facteurs liés au comportement comme le surpoids, l'excès de boisson et la cigarette sont peu ou pas influencés par la proximité. On ne prend donc pas simplement du poids parce que notre meilleur ami mange trop ou mal. Les auteurs font une distinction nette entre les réseaux sociaux réels et les réseaux sociaux virtuels type Facebook. La plupart des amis Facebook n'ont qu'une influence limitée. Ils jouent un rôle uniquement si ce sont aussi des amis dans la vie réelle. Prendre ses responsabilités. Ne sert-il donc plus à rien de tracer sa voie seul ? Faut-il se laisser porter par le courant ? Non, insistent Christakis et Fowler. La prise de conscience de ce type de mécanismes doit nous inciter à être plus critiques vis-à-vis de notre attitude et de nos comportements en tant qu'individus. Bref, à prendre nos responsabilités, car nos comportements influencent celui des autres, y compris de ceux que nous n'avons jamais vus. |
Auteur: Ariane De Borger | Mise en ligne: 04-01-2012 | Mise à jour: 04-01-2012

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