Société
Amoureuse des mots, ardente défenseuse de la cause des femmes, Viktor Lazlo, l'inoubliable interprète de « Canoë rose » et présentratrice du Concours de l'Eurovision en 1987, revient sur le devant de la scène avec un roman choc et étonnant.
Viktor Lazlo s'apprête à aller à la rencontre de ses lecteurs lors d'une séance de signature. Une femme passe à côté d'elle en murmurant : Elle est vraiment magnifique! Grande, élancée, souriante, la jeune femme, de bientôt 50 ans, affiche une aisance qui dénote d'un épanouissement évident dans sa vie professionnelle et privée. Le très bon accueil de son livre, tant public que critique, y est pour quelque chose. Ce n'était pourtant pas gagné. Son premier roman La femme qui pleure raconte une histoire d'amour violente et passionnelle qui conduira son héroïne en prison, en section psychiatrique. Un roman fort et troublant.
Quel a été le point de départ de ce livre ?
L'idée de l'enfermement. J'ai toujours été fascinée par tout ce qui se rapporte à l'être humain, et surtout à tout ce qui se passe sous sa boîte crânienne ! De là, je m'intéresse à la dépendance amoureuse et aussi à l'incapacité qu'ont certaines personnes à établir un lien serein avec leur entourage. Mais ce qui m'interpelle par-dessus tout, c'est la femme et sa difficulté d'être. Cela fait quelques siècles que les femmes se battent, sous toutes les latitudes, et ce combat est loin d'être terminé. Je suis de celles qui pensent qu'il n'y a pas de nouveau féminisme, il y a juste une lutte à continuer pour défendre ses acquis.
Peut-on tout faire par amour ?
Les femmes qui aiment plus l'autre qu'elles-mêmes ne sont-elles pas plus courantes qu'on ne le pense ? Mon héroïne se laisse submerger par son amour, au-delà de l'envisageable. Nous sommes nombreuses à avoir ressenti cela, ne fut-ce que quelques instants, cette incapacité à prendre les bonnes décisions, ou cette prise d'attitudes anarchiques ou complètement incohérentes. Bref, à faire par amour exactement le contraire de ce qu'on devrait faire ! Je pense qu'on donne ce qu'on a reçu et on aime comme on a été aimé. Si on a été mal ou insuffisamment aimé, on avance dans la vie avec difficulté.
Le besoin d'écriture est-il omniprésent dans votre vie ?
J'ai tenu un journal toute mon adolescence, un véritable compte-rendu journalier et très précis des événements de ma vie, de mes petites amourettes aux événements familiaux. C'est amusant d'y replonger de temps en temps. En ouvrant mon premier journal, j'y ai lu une phrase écrite quand j'avais 12 ans : Je veux pratiquer toutes les formes d'art, et surtout écrire !
L'écriture a toujours été un moyen de me ressourcer, de me retrouver. Quand j'ai rencontré mon premier éditeur, je lui ai dit que c'était une question de survie et je le ressentais comme tel. D'ailleurs, si je reste trop longtemps sans écrire ne fut-ce que quelques mots dans un carnet, j'en suis malade !
En écrivant vos chansons, vous auriez-pu exprimer également des sentiments plus sombres...
J'ai commencé avec le producteur Lou Deprijck qui entendait faire de moi une sorte d'icône des années 50. Un concept que j'ai très vite rejeté. Par contre, j'avais envie de parler d'amour car, à mes yeux, il n'y a que ça qui compte. Le versant lumineux et positif de l'amour, je l'ai mis dans mes chansons. Quoique... On a souvent évoqué la mélancolie qu'elles dégagent. Sans que mes chansons soient sombres, j'ai évoqué l'amour comme le point de rupture possible d'un être humain.
Etes-vous heureuse sur scène ?
Oh oui ! J'adore la scène et j'en ai besoin. Alors que je n'aime pas trop l'étape de l'enregistrement et des studios. Par contre, en concert, je vis une émotion brute. La vague d'énergie que vous envoie le public est incroyable : le regard des gens, les sourires, les larmes... Il faudra m'abattre pour que je ne monte plus sur scène ! J'ai d'ailleurs un projet en Belgique pour septembre 2011, autour du répertoire de Billie Hollyday.
La vie s'est chargée de vous apprendre l'importance de vos origines...
En effet. Je suis arrivée à 4 ans en Belgique. Avec ma s£ur, nous étions les seules petites filles noires dans un microcosme totalement blanc. De plus, nous vivions en Flandre en étant francophones. La différence a toujours fait partie de mon paysage. J'ai subi le regard des autres, j'ai vécu le racisme au quotidien. J'ai donc très vite réfléchi à la façon de digérer mes origines, de m'en servir aussi. Mais ce n'est pas ça qui m'a ébranlée. Le fait de devenir un personnage public, comme je l'ai été pendant quelques années, est beaucoup plus violent. Le succès éveille l'amour et les jalousies. Or, je me sentais très éloignée de ces considérations de star, ça m'a fichu quelques bleus un peu partout mais sans plus.
Tous ces événements ont-ils fait de vous une mère très protectrice ?
On peut dire que j'ai été une maman-poule ! Pourtant, en ayant un garçon, j'étais très confiante. Un homme, ça s'en tire toujours. Ce qui n'empêche pas mon fils de 22 ans d'appeler sa maman au moindre truc. J'adore !
Un coup de fil de lui me remplit ma journée... Très jeune, j'ai été consciente de la difficulté à être femme, et j'étais donc ravie d'avoir un fils. D'ailleurs, si j'ai choisi un pseudonyme d'homme, c'est parce que ça incarne une force et une forme de pouvoir.
Cela vous gêne qu'on s'intéresse autant à votre physique ?
On pourrait faire un tableau évolutif du regard des autres sur moi pendant 25 ans. Au début de ma carrière, j'aspirais à être couverte de la tête aux pieds pour qu'on écoute ma voix plutôt que de se contenter de me regarder. J'avais 23 ans, je sortais d'un an de mannequinat et j'en avais assez de l'image, toujours l'image. En même temps, je me suis beaucoup amusée à porter des vêtements de Thierry Mugler, par exemple. Ensuite, j'ai tenté de tout déconstruire, de casser cette image. Et en vieillissant, je me dis que j'ai plutôt de la chance ! La nature m'a comblée, merci papa, merci maman. A moi de cultiver ce physique mais de donner aussi autre chose au public. J'ai 50 ans cette année et je m'en fiche. Je me freine juste parfois au niveau vestimentaire. Par respect pour mon compagnon ou mon fils. C'est une simple question d'équilibre.
Votre fils est-il critique de votre travail ?
Pas du tout, il est du genre à dire : Tout ce que maman fait est génial ! Il y a un an, il a écouté toute ma discographie avec ses potes. Alors qu'il aime plutôt le rock alternatif. Je crois tout simplement qu'il m'aime ! Je l'ai élevé toute seule, on a formé une équipe très soudée tout en se protégeant des médias.
L'écriture comble apparemment votre besoin de solitude ?
Oui, je suis une solitaire, une individualiste forcenée, j'ai besoin de silence. Mais je n'ai aucun mal à travailler avec les autres car je suis très bien élevée. Pour être dirigée, je dois respecter la personne qui est en face de moi. Mais j'aime beaucoup écouter et me nourrir des autres. J'ai eu la chance de faire de belles rencontres dans ma vie. Ma collaboration avec Serge Gainsbourg a été très forte. Et puis il y a David Lynx, que j'aime comme mon petit frère. Il y a plein de gens magnifiques qui ont jalonné 25 ans de carrière.
Où vous sentez-vous chez vous?
Au creux de l'épaule de l'homme que j'aime. Je peux être n'importe où, si je peux poser ma tête dans le cou de mon amoureux, je me sens chez moi. Mais il y a un lieu que j'aime par-dessus tout au monde, c'est le Diamant en Martinique. Je n'y vais malheureusement pas assez souvent.
La femme qui pleure, Viktor Lazlo, Albin Michel, 150 pages, 14 euros.
Auteur: Gilda Benjamin |
Mise en ligne: 30-07-2010 |
Mise à jour: 29-07-2010Viktor Lazlo : La violence de l'amour
Amoureuse des mots, ardente défenseuse de la cause des femmes, Viktor Lazlo, l'inoubliable interprète de « Canoë rose » et présentratrice du Concours de l'Eurovision en 1987, revient sur le devant de la scène avec un roman choc et étonnant.Viktor Lazlo s'apprête à aller à la rencontre de ses lecteurs lors d'une séance de signature. Une femme passe à côté d'elle en murmurant : Elle est vraiment magnifique! Grande, élancée, souriante, la jeune femme, de bientôt 50 ans, affiche une aisance qui dénote d'un épanouissement évident dans sa vie professionnelle et privée. Le très bon accueil de son livre, tant public que critique, y est pour quelque chose. Ce n'était pourtant pas gagné. Son premier roman La femme qui pleure raconte une histoire d'amour violente et passionnelle qui conduira son héroïne en prison, en section psychiatrique. Un roman fort et troublant.
Quel a été le point de départ de ce livre ?
L'idée de l'enfermement. J'ai toujours été fascinée par tout ce qui se rapporte à l'être humain, et surtout à tout ce qui se passe sous sa boîte crânienne ! De là, je m'intéresse à la dépendance amoureuse et aussi à l'incapacité qu'ont certaines personnes à établir un lien serein avec leur entourage. Mais ce qui m'interpelle par-dessus tout, c'est la femme et sa difficulté d'être. Cela fait quelques siècles que les femmes se battent, sous toutes les latitudes, et ce combat est loin d'être terminé. Je suis de celles qui pensent qu'il n'y a pas de nouveau féminisme, il y a juste une lutte à continuer pour défendre ses acquis.
Peut-on tout faire par amour ?
Les femmes qui aiment plus l'autre qu'elles-mêmes ne sont-elles pas plus courantes qu'on ne le pense ? Mon héroïne se laisse submerger par son amour, au-delà de l'envisageable. Nous sommes nombreuses à avoir ressenti cela, ne fut-ce que quelques instants, cette incapacité à prendre les bonnes décisions, ou cette prise d'attitudes anarchiques ou complètement incohérentes. Bref, à faire par amour exactement le contraire de ce qu'on devrait faire ! Je pense qu'on donne ce qu'on a reçu et on aime comme on a été aimé. Si on a été mal ou insuffisamment aimé, on avance dans la vie avec difficulté.
Le besoin d'écriture est-il omniprésent dans votre vie ?
J'ai tenu un journal toute mon adolescence, un véritable compte-rendu journalier et très précis des événements de ma vie, de mes petites amourettes aux événements familiaux. C'est amusant d'y replonger de temps en temps. En ouvrant mon premier journal, j'y ai lu une phrase écrite quand j'avais 12 ans : Je veux pratiquer toutes les formes d'art, et surtout écrire !
L'écriture a toujours été un moyen de me ressourcer, de me retrouver. Quand j'ai rencontré mon premier éditeur, je lui ai dit que c'était une question de survie et je le ressentais comme tel. D'ailleurs, si je reste trop longtemps sans écrire ne fut-ce que quelques mots dans un carnet, j'en suis malade !
En écrivant vos chansons, vous auriez-pu exprimer également des sentiments plus sombres...
J'ai commencé avec le producteur Lou Deprijck qui entendait faire de moi une sorte d'icône des années 50. Un concept que j'ai très vite rejeté. Par contre, j'avais envie de parler d'amour car, à mes yeux, il n'y a que ça qui compte. Le versant lumineux et positif de l'amour, je l'ai mis dans mes chansons. Quoique... On a souvent évoqué la mélancolie qu'elles dégagent. Sans que mes chansons soient sombres, j'ai évoqué l'amour comme le point de rupture possible d'un être humain.
Etes-vous heureuse sur scène ?
Oh oui ! J'adore la scène et j'en ai besoin. Alors que je n'aime pas trop l'étape de l'enregistrement et des studios. Par contre, en concert, je vis une émotion brute. La vague d'énergie que vous envoie le public est incroyable : le regard des gens, les sourires, les larmes... Il faudra m'abattre pour que je ne monte plus sur scène ! J'ai d'ailleurs un projet en Belgique pour septembre 2011, autour du répertoire de Billie Hollyday.
La vie s'est chargée de vous apprendre l'importance de vos origines...
En effet. Je suis arrivée à 4 ans en Belgique. Avec ma s£ur, nous étions les seules petites filles noires dans un microcosme totalement blanc. De plus, nous vivions en Flandre en étant francophones. La différence a toujours fait partie de mon paysage. J'ai subi le regard des autres, j'ai vécu le racisme au quotidien. J'ai donc très vite réfléchi à la façon de digérer mes origines, de m'en servir aussi. Mais ce n'est pas ça qui m'a ébranlée. Le fait de devenir un personnage public, comme je l'ai été pendant quelques années, est beaucoup plus violent. Le succès éveille l'amour et les jalousies. Or, je me sentais très éloignée de ces considérations de star, ça m'a fichu quelques bleus un peu partout mais sans plus.
Tous ces événements ont-ils fait de vous une mère très protectrice ?
On peut dire que j'ai été une maman-poule ! Pourtant, en ayant un garçon, j'étais très confiante. Un homme, ça s'en tire toujours. Ce qui n'empêche pas mon fils de 22 ans d'appeler sa maman au moindre truc. J'adore !
Un coup de fil de lui me remplit ma journée... Très jeune, j'ai été consciente de la difficulté à être femme, et j'étais donc ravie d'avoir un fils. D'ailleurs, si j'ai choisi un pseudonyme d'homme, c'est parce que ça incarne une force et une forme de pouvoir.
Cela vous gêne qu'on s'intéresse autant à votre physique ?
On pourrait faire un tableau évolutif du regard des autres sur moi pendant 25 ans. Au début de ma carrière, j'aspirais à être couverte de la tête aux pieds pour qu'on écoute ma voix plutôt que de se contenter de me regarder. J'avais 23 ans, je sortais d'un an de mannequinat et j'en avais assez de l'image, toujours l'image. En même temps, je me suis beaucoup amusée à porter des vêtements de Thierry Mugler, par exemple. Ensuite, j'ai tenté de tout déconstruire, de casser cette image. Et en vieillissant, je me dis que j'ai plutôt de la chance ! La nature m'a comblée, merci papa, merci maman. A moi de cultiver ce physique mais de donner aussi autre chose au public. J'ai 50 ans cette année et je m'en fiche. Je me freine juste parfois au niveau vestimentaire. Par respect pour mon compagnon ou mon fils. C'est une simple question d'équilibre.
Votre fils est-il critique de votre travail ?
Pas du tout, il est du genre à dire : Tout ce que maman fait est génial ! Il y a un an, il a écouté toute ma discographie avec ses potes. Alors qu'il aime plutôt le rock alternatif. Je crois tout simplement qu'il m'aime ! Je l'ai élevé toute seule, on a formé une équipe très soudée tout en se protégeant des médias.
L'écriture comble apparemment votre besoin de solitude ?
Oui, je suis une solitaire, une individualiste forcenée, j'ai besoin de silence. Mais je n'ai aucun mal à travailler avec les autres car je suis très bien élevée. Pour être dirigée, je dois respecter la personne qui est en face de moi. Mais j'aime beaucoup écouter et me nourrir des autres. J'ai eu la chance de faire de belles rencontres dans ma vie. Ma collaboration avec Serge Gainsbourg a été très forte. Et puis il y a David Lynx, que j'aime comme mon petit frère. Il y a plein de gens magnifiques qui ont jalonné 25 ans de carrière.
Où vous sentez-vous chez vous?
Au creux de l'épaule de l'homme que j'aime. Je peux être n'importe où, si je peux poser ma tête dans le cou de mon amoureux, je me sens chez moi. Mais il y a un lieu que j'aime par-dessus tout au monde, c'est le Diamant en Martinique. Je n'y vais malheureusement pas assez souvent.
La femme qui pleure, Viktor Lazlo, Albin Michel, 150 pages, 14 euros.
Auteur: Gilda Benjamin |
Mise en ligne: 30-07-2010 |
Mise à jour: 29-07-2010