Société
Avec son nouveau film « Mr Nobody », le réalisateur de « Toto le héros » et du « Huitième jour » pose des questions essentielles sur la vie et l'amour. Logique, Jaco Van Dormael est enchanté d'être vivant et amoureux de la vie !
Il aura fallu attendre quatorze ans pour à nouveau voir un film de Jaco Van Dormael à l'affiche. Une longue abscence pendant laquelle le réalisateur a pris le temps de digérer l'incroyable succès du Huitième jour, d'élever ses enfants, d'écrire... Le temps d'aimer et de vivre, tout simplement. Car pour le réalisateur, la vie est un cadeau merveilleux qu'on se doit de savourer, les sens en éveil, en posant de bonnes questions... sans forcément chercher de réponses.
Qu'aviez-vous envie d'exprimer avec Mr Nobody ?
J'avais envie de faire un film qui pousse plus loin les limites du cinéma. Avec l'âge, j'ai l'impression que plus on prend de risques, plus le travail est intéressant. On ne va jamais trop loin, le cinéma est un art en perpétuelle évolution. Pour s'en convaincre, il suffit de voir les petits films amateurs, bidouillés avec peu de moyens, qui circulent sur internet. C'est vrai, j'ai eu besoin de temps pour ce film, en fait j'aurais pu y travailler toute ma vie ! Un écrivain a dit qu'il ne terminait pas son roman tant qu'il avait du plaisir à l'écrire. J'ai éprouvé le même sentiment. Plus je tournais, plus j'avais envie de continuer, d'avancer, de chercher.
Quel est le thème du film ?
Je raconte l'histoire de Nemo Nobody, un personnage aux vies multiples. J'ai donc imaginé un film sur la multitude des possibles. Nemo (en latin) et nobody (en anglais) ont la même signification : personne. Mon personnage a plusieurs vies et aucune, il est plusieurs et personne à la fois.
Faites-vous du cinéma pour trouver des réponses à vos questions ou pour divertir ?
Sûrement pas pour trouver des réponses ! Les questions m'intéressent beaucoup plus que les réponses. Je m'en pose d'ailleurs de plus en plus. Il y a plusieurs sortes de plaisirs dans une vie d'homme : sexuel, sensuel, visuel, émotionnel... Le cinéma me procure de grandes joies, il m'arrive d'être suffoqué de bonheur par une image, une scène, sans savoir pourquoi. Je raconte des histoires par le biais de films où chaque scène est indispensable et liée aux autres, avec une fin inéluctable et déterminée. Mais ma vie est exactement le contraire, elle comporte des moments forts et des temps morts, dont je ne perçois pas les conséquences. J'aime le cinéma et j'aime la vie, et je fais des films pour parler de sa beauté et de sa complexité.
Que trouvez-vous de si beau dans la complexité de la vie ?
De ne pas savoir, justement. Pourquoi tombe-t-on amoureux ? Pourquoi cette femme et pas une autre ? Qu'est-ce que le libre choix ? Se fait-il en fonction des parents, de la culture, de l'expérience ? Et surtout, dans la multitude de vies possibles, pourquoi vit-on celle-ci plutôt qu'une autre ? Je crois que toutes les vies sont intéressantes, c'est en tout cas ce qu'il faut se dire. Il faut pouvoir accepter que le choix est impossible et que chaque choix en vaut la peine. Même si je ne comprends rien au pourquoi de notre présence sur terre, je trouve absolument formidable d'être en vie.
Auriez-vous aimé vivre à une autre époque ?
J'aurais aimé vivre à toutes les époques et avoir mille vies ! La perception du monde réel qui nous entoure est mystérieuse et le cinéma m'aide à explorer cette perception. Chaque film se pose en hypothèse et apporte sa vision des choses.
Votre curiosité vous a toujours porté vers différentes formes artistiques : cinéma, théâtre, musique... Et notamment la danse où excelle votre compagne Michèle Anne De Mey. Vous emmenait-on beaucoup au spectacle enfant?
Pas tant que ça. Nous avions un tourne-disques à la maison, même si nous n'avions pas beaucoup de disques. Mon frère Pierre (Ndlr : musicien de jazz, auteur de toutes les musiques des films de Jaco et décédé en 2008) est très vite devenu musicien. Moi, je faisais beaucoup de photos, mon père m'avait donné son ancien appareil. Je suis le fruit d'un mélange de cultures : ma mère est francophone, j'ai grandi en Allemagne et mon père est flamand. La photo me permettait de communiquer sans nécessité de traduction. Je continue à prendre pas mal de photos, à filmer aussi des choses expérimentales avec des petites caméras.
L'amour est au centre de votre oeuvre. Et de votre vie?
Bien sûr. Dès le moment où j'ai eu des enfants, je n'ai jamais pu imaginer une autre vie sans eux. L'amour et l'enfance me fascinent. Parce que c'est l'âge de tous les possibles. L'adolescence est aussi un âge passionnant, et injustement traité au cinéma. C'est la période des grandes passions, des grands chagrins, où tout se vit avec une intensité extrême.
Une partie de votre film se passe en 2090. Avez-vous une vision pessimiste du futur ?
Non. Pour imaginer ce futur, j'ai travaillé avec François Schuiten, Isabelle Stengers et Benoît Peeters. La technologie permet aujourd'hui tous les imaginaires. Je voulais un monde avec une certaine étrangeté, inquiétant mais pas plus que ne l'est le monde d'aujourd'hui. De toute façon, tout ce que je pourrais imaginer serait très éloigné de la réalité. On pensait que tout le monde volerait en soucoupe volante en l'an 2000... Ce n'est pas vraiment le cas !
Qu'est-ce qui donne un sens à la vie ?
L'essentiel dans une vie, à mes yeux, c'est d'avoir des enfants. C'est le seul métier que je pense faire vraiment bien! Mais encore une fois, je ne cherche pas à donner un sens à ma vie mais à vivre. Quand mes enfants me demandaient quel est le but de la vie, je leur répondais de vivre. Pas sûr que ma réponse les a satisfaisaits !
Comment avez-vous digéré l'énorme succès du Huitième jour ?
Le succès d'un film ne se mesure pas au nombre de spectateurs mais au temps qu'il dure dans la mémoire de ceux qui l'ont vu. On m'a dit que personne ne comprendrait Toto le héros. Comme le film a bien marché, j'ai pu faire ce que j'avais envie pour le suivant. C'était le moment ou jamais de faire un film avec mes copains handicapés mentaux. Beaucoup pensaient que le film serait un gros échec. Ce qui me procure le plus de plaisir, c'est que le Huitième jour a dépassé le cadre du cinéma pour changer le regard du public sur les handicapés mais aussi le regard des trisomiques sur eux-mêmes.
Le film a même été projeté dans des pays où les handicapés mentaux sont enfermés afin de démontrer qu'il est possible de les considérer autrement. J'ai fait un film et d'autres en ont fait un outil de tolérance. C'est une très grande source de satisfaction.
Bio express1957 : naissance le 9 février 1957. 1980 : Oscar du meilleur film d'étudiant étranger à Los Angeles. 1982 : Court métrage L'Imitateur, primé à Bruxelles. 1984 : Court métrage E pericoloso sporgesi, première ébauche de Mr Nobody. 1991 : Toto le héros, Caméra d'or au Festival de Cannes. 1995 : Le huitième jour, prix d'interprétation pour Daniel Auteuil et Pascal Duquenne au Festival de Cannes. 2009 : Mr Nobody. |
Auteur: Gilda Benjamin |
Mise en ligne: 01-02-2010 |
Mise à jour: 01-02-2010Jaco Van Dormael: La vie pour métier !
Avec son nouveau film « Mr Nobody », le réalisateur de « Toto le héros » et du « Huitième jour » pose des questions essentielles sur la vie et l'amour. Logique, Jaco Van Dormael est enchanté d'être vivant et amoureux de la vie !Il aura fallu attendre quatorze ans pour à nouveau voir un film de Jaco Van Dormael à l'affiche. Une longue abscence pendant laquelle le réalisateur a pris le temps de digérer l'incroyable succès du Huitième jour, d'élever ses enfants, d'écrire... Le temps d'aimer et de vivre, tout simplement. Car pour le réalisateur, la vie est un cadeau merveilleux qu'on se doit de savourer, les sens en éveil, en posant de bonnes questions... sans forcément chercher de réponses.
Qu'aviez-vous envie d'exprimer avec Mr Nobody ?
J'avais envie de faire un film qui pousse plus loin les limites du cinéma. Avec l'âge, j'ai l'impression que plus on prend de risques, plus le travail est intéressant. On ne va jamais trop loin, le cinéma est un art en perpétuelle évolution. Pour s'en convaincre, il suffit de voir les petits films amateurs, bidouillés avec peu de moyens, qui circulent sur internet. C'est vrai, j'ai eu besoin de temps pour ce film, en fait j'aurais pu y travailler toute ma vie ! Un écrivain a dit qu'il ne terminait pas son roman tant qu'il avait du plaisir à l'écrire. J'ai éprouvé le même sentiment. Plus je tournais, plus j'avais envie de continuer, d'avancer, de chercher.
Quel est le thème du film ?
Je raconte l'histoire de Nemo Nobody, un personnage aux vies multiples. J'ai donc imaginé un film sur la multitude des possibles. Nemo (en latin) et nobody (en anglais) ont la même signification : personne. Mon personnage a plusieurs vies et aucune, il est plusieurs et personne à la fois.
Faites-vous du cinéma pour trouver des réponses à vos questions ou pour divertir ?
Sûrement pas pour trouver des réponses ! Les questions m'intéressent beaucoup plus que les réponses. Je m'en pose d'ailleurs de plus en plus. Il y a plusieurs sortes de plaisirs dans une vie d'homme : sexuel, sensuel, visuel, émotionnel... Le cinéma me procure de grandes joies, il m'arrive d'être suffoqué de bonheur par une image, une scène, sans savoir pourquoi. Je raconte des histoires par le biais de films où chaque scène est indispensable et liée aux autres, avec une fin inéluctable et déterminée. Mais ma vie est exactement le contraire, elle comporte des moments forts et des temps morts, dont je ne perçois pas les conséquences. J'aime le cinéma et j'aime la vie, et je fais des films pour parler de sa beauté et de sa complexité.
Que trouvez-vous de si beau dans la complexité de la vie ?
De ne pas savoir, justement. Pourquoi tombe-t-on amoureux ? Pourquoi cette femme et pas une autre ? Qu'est-ce que le libre choix ? Se fait-il en fonction des parents, de la culture, de l'expérience ? Et surtout, dans la multitude de vies possibles, pourquoi vit-on celle-ci plutôt qu'une autre ? Je crois que toutes les vies sont intéressantes, c'est en tout cas ce qu'il faut se dire. Il faut pouvoir accepter que le choix est impossible et que chaque choix en vaut la peine. Même si je ne comprends rien au pourquoi de notre présence sur terre, je trouve absolument formidable d'être en vie.
Auriez-vous aimé vivre à une autre époque ?
J'aurais aimé vivre à toutes les époques et avoir mille vies ! La perception du monde réel qui nous entoure est mystérieuse et le cinéma m'aide à explorer cette perception. Chaque film se pose en hypothèse et apporte sa vision des choses.
Votre curiosité vous a toujours porté vers différentes formes artistiques : cinéma, théâtre, musique... Et notamment la danse où excelle votre compagne Michèle Anne De Mey. Vous emmenait-on beaucoup au spectacle enfant?
Pas tant que ça. Nous avions un tourne-disques à la maison, même si nous n'avions pas beaucoup de disques. Mon frère Pierre (Ndlr : musicien de jazz, auteur de toutes les musiques des films de Jaco et décédé en 2008) est très vite devenu musicien. Moi, je faisais beaucoup de photos, mon père m'avait donné son ancien appareil. Je suis le fruit d'un mélange de cultures : ma mère est francophone, j'ai grandi en Allemagne et mon père est flamand. La photo me permettait de communiquer sans nécessité de traduction. Je continue à prendre pas mal de photos, à filmer aussi des choses expérimentales avec des petites caméras.
L'amour est au centre de votre oeuvre. Et de votre vie?
Bien sûr. Dès le moment où j'ai eu des enfants, je n'ai jamais pu imaginer une autre vie sans eux. L'amour et l'enfance me fascinent. Parce que c'est l'âge de tous les possibles. L'adolescence est aussi un âge passionnant, et injustement traité au cinéma. C'est la période des grandes passions, des grands chagrins, où tout se vit avec une intensité extrême.
Une partie de votre film se passe en 2090. Avez-vous une vision pessimiste du futur ?
Non. Pour imaginer ce futur, j'ai travaillé avec François Schuiten, Isabelle Stengers et Benoît Peeters. La technologie permet aujourd'hui tous les imaginaires. Je voulais un monde avec une certaine étrangeté, inquiétant mais pas plus que ne l'est le monde d'aujourd'hui. De toute façon, tout ce que je pourrais imaginer serait très éloigné de la réalité. On pensait que tout le monde volerait en soucoupe volante en l'an 2000... Ce n'est pas vraiment le cas !
Qu'est-ce qui donne un sens à la vie ?
L'essentiel dans une vie, à mes yeux, c'est d'avoir des enfants. C'est le seul métier que je pense faire vraiment bien! Mais encore une fois, je ne cherche pas à donner un sens à ma vie mais à vivre. Quand mes enfants me demandaient quel est le but de la vie, je leur répondais de vivre. Pas sûr que ma réponse les a satisfaisaits !
Comment avez-vous digéré l'énorme succès du Huitième jour ?
Le succès d'un film ne se mesure pas au nombre de spectateurs mais au temps qu'il dure dans la mémoire de ceux qui l'ont vu. On m'a dit que personne ne comprendrait Toto le héros. Comme le film a bien marché, j'ai pu faire ce que j'avais envie pour le suivant. C'était le moment ou jamais de faire un film avec mes copains handicapés mentaux. Beaucoup pensaient que le film serait un gros échec. Ce qui me procure le plus de plaisir, c'est que le Huitième jour a dépassé le cadre du cinéma pour changer le regard du public sur les handicapés mais aussi le regard des trisomiques sur eux-mêmes.
Le film a même été projeté dans des pays où les handicapés mentaux sont enfermés afin de démontrer qu'il est possible de les considérer autrement. J'ai fait un film et d'autres en ont fait un outil de tolérance. C'est une très grande source de satisfaction.
Bio express1957 : naissance le 9 février 1957. 1980 : Oscar du meilleur film d'étudiant étranger à Los Angeles. 1982 : Court métrage L'Imitateur, primé à Bruxelles. 1984 : Court métrage E pericoloso sporgesi, première ébauche de Mr Nobody. 1991 : Toto le héros, Caméra d'or au Festival de Cannes. 1995 : Le huitième jour, prix d'interprétation pour Daniel Auteuil et Pascal Duquenne au Festival de Cannes. 2009 : Mr Nobody. |
Auteur: Gilda Benjamin |
Mise en ligne: 01-02-2010 |
Mise à jour: 01-02-2010